Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Est-ce qu’un écrivain publie une œuvre pour un public ou à l’adresse de tous ? Est-ce qu’un artiste œuvre en fonction d’un public, afin de le séduire, ou dans l’oubli du public mais tout de même bien à son attention ? Ces questions, on le sait, accompagnent les lettres et les arts depuis leur constitution autonome, c’est-à-dire depuis que les œuvres sont modernes, sont devenues des propositions intégrant une adresse indéterminée à tous. Plus précisément, depuis la rupture avec des arts soumis à la célébration ou au divertissement de l’autorité, instaurant alors des œuvres ouvertes inédites. Mais ces mêmes questions reviennent de nos jours au-devant de la scène, depuis que les industries culturelles s’occupent de séduire le public. C’est qu’au milieu des discussions soulevées se tient la perspective du plaire et du déplaire, déployée par le XVIIIe siècle.
C’est autour de Rousseau que l’auteure de cet ouvrage, professeur agrégé de lettres classiques, articule son analyse, fort savante et fort bien étayée, de la réception des œuvres. Pourquoi avoir choisi l’exemple de Rousseau ? Entre autres parce qu’aucun écrivain n’a autant plu et déplu à la fois. Enthousiasmes et irritations accompagnent chacune de ses publications. Mais, plus encore, Rousseau a toujours revendiqué de déplaire à la majeure partie de son lectorat. Il met à distance “son” public. Il ne cesse de déclarer son indépendance à son égard. En un mot, l’auteure veut explorer, par ce “cas”, “les conflits d’une écriture classique désireuse de s’affranchir des exigences esthétiques et morales d’un public auquel elle ne renonce pourtant pas à s’adresser”. Rousseau met en cause le devoir de plaire dont le XVIIIe siècle hérite du siècle précédent. Dans ce dessein, il dresse une image de son public qui doit s’accorder avec l’image qu’il se fait de son rôle dans la société. Il prend sa part dans un engagement de communication dont il importe de délimiter les qualités. Ce n’est donc pas tant la réception des textes ni proprement l’horizon d’attente du public qui intéresse l’auteure, que leur appréhension et leur anticipation par un auteur.
Mais pour comprendre cela, il convient de faire un détour. L’auteure nous propose donc de fixer d’abord le vocabulaire et les enjeux de sa recherche sur l’art de plaire et de déplaire. Elle traverse ainsi une brève histoire de la rhétorique destinée surtout à montrer que le XVIIIe siècle hérite du système de la rhétorique antique, et particulièrement des préceptes de Cicéron et de Quintilien, au point que le jeune Rousseau, précepteur chez M. de Mably, préconise pour son élève la lecture et l’apprentissage par cœur du Quintilien en circulation à l’époque. Ce n’est d’ailleurs pas que les normes de l’art de dire ne soient pas contestées. Mais elles sont en usage. Plaire et être utile sont ainsi les deux buts traditionnellement mis en balance dans les poétiques. Tout est affaire de pouvoir et d’effets sur le lecteur. Et le règne de Louis XIV signe l’épanouissement d’une esthétique du plaisir que Jean de la Fontaine reconnaît comme privilégiée : “On ne considère en France que ce qui plaît.” C’est dans ce cadre que la perspective littéraire du “plaire” prend son sens. L’esprit habile se projette désormais à la place de son lecteur.
Mais lorsqu’il s’agit de Rousseau écrivain, la perspective change. On sait que Rousseau range Corneille aux côtés de Molière parmi les auteurs incriminés de la Lettre à d’Alembert. Corneille veut plaire, et quête l’applaudissement universel. Molière flatte la société qu’il veut corriger. Et d’autres écrivains ne cessent d’étudier les goûts de la cour pour trouver l’art de réussir. Fontenelle, qui ne dédaignait pas non plus d’être utile, ne pensait pas pouvoir l’être sans séduire ou divertir le public, soit le saisir dans son humanité déraisonnable et sensible. Et l’auteur de remarquer cependant que le plaire n’est plus ni facultatif ni gratuit, à partir du XVIIIe siècle. Il se donne comme l’obligation d’auteurs dont l’établissement dépend désormais du suffrage d’un public institué arbitre en matière de goût.
1 commentaire
Laure