Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

La poésie contemporaine est invisible. Ou presque. Elle se tient sur la marge – à l’extrême marge de la littérature où elle ne cesse d’entrer en crise . Comme lieu critique, la poésie “écrit la littérature au pire”, elle se veut être une “radicalisation frontale de la question de la littérature” . Or, si cette radicalisation est déjà politique, comment prendre la poésie au sérieux depuis son lieu à la limite de la visibilité/lisibilité ? “Reste à savoir ce que nous pouvons faire de cette position. Quel parti nous pouvons tirer de notre impuissance. Quelle efficacité de notre invisibilité “.
Une exigence commune
Abandonnant la question d’Hölderlin pour la consolation kafkaïenne qui donne le titre à cet ouvrage, “Toi aussi, tu as des armes” tente de définir la possibilité d’une poésie “pratique”. S’il réunit différents auteurs sous une même bannière, ce livre n’est pas un manifeste. Néanmoins, un enjeu est commun chez tous les contributeurs : en finir avec le lyrisme revenu en force depuis les années 1980 comme forme de la “poésie” traditionnelle et soi-disant coupé du réel . Mis à part ce combat partagé, chaque auteur défend un point de vue différent sur la nécessité du politique dans leur propre pratique (post-)poétique – dont parfois les idées divergent, se discutent ou se contredisent.
L’exercice est difficile d’autant que, comme le remarque Christophe Hanna, la littérature n’est souvent envisagée par la politique, ou la politique par la littérature, qu’en fonction de leur instrumentalité réciproque. En somme, dans l’imaginaire commun, soit la littérature enrobe le discours pour le rendre plus percutant (c’est la littérature militante), soit la littérature fait de la politique son “fonds de commerce” . Aussi, le résultat est-il mitigé et il est impossible ici de rendre compte de la totalité des contributions de façon complète dans la mesure où chacune d’entre elles présente une voie possible de la poésie contemporaine, ou explique un rapport particulier d’un auteur à la politique. C’est pourquoi certains textes n’apportent pas réellement d’éléments nouveaux aux différentes réflexions.
“Mécriture”
Le texte le plus riche – et peut-être le seul qui ne s’adresse pas à des “spécialistes” – est celui de Jean-Marie Gleize. Dans son court essai, “Opacité critique”, il retrace rapidement l’histoire des avant-gardes des années 1960-1970 dont nous héritons les questionnements. Aussi désigne-t-il deux pistes essentielles de la poésie critique contemporaine. Elle se fait politique par deux actions différentes portées sur la langue : le “contre-usage” ou le “méta-usage”. Le “contre-usage”, nous dit J.-M. Gleize, est une “subversion de l’ordre des représentations par la langue, par le travail sur la langue ou les langues […], subversion par la langue, subversion de la langue, transgression des codes, du code, dissidence par dissonance, discordance, néologisme, cacophonie, dérégulation morphologique et syntaxique, excentricité verbale, grandes irrégularités, en un mot ‘mécriture’” . Le “méta-usage”, en revanche, “se sert des formes mêmes des langages dominants pour en faire la matière première d’une écriture poétique critique qui, au contraire des positions du ‘contre-usage’, va pouvoir revendiquer, comme lieu d’intervention et d’action, l’espace public” . On retrouve ici la position de Christophe Hanna qui précisément déplace la question du politique sur celle du support. Ainsi, ce “méta-usage”, en investissant l’espace public, tente “de nous rendre visibles à nous-mêmes nos propres dispositions à l’aliénation, d’attirer notre attention sur les signes par lesquelles elle pourrait nous devenir sensible” .
“Parce qu’il faut arrêter de faire comme si l’ennemi n’était pas matériel, mais idéal” , semble d’ailleurs répondre Manuel Joseph dans son texte. “Corps de grève” présente ainsi la révolte violentée dans sa chair même dont le poème se fait la mémoire ; mais une mémoire qui travaille au présent – qui travaille le présent. Hugues Jallon choisit, comme Manuel Joseph, d’en passer par une création. En retraçant l’histoire du “colonel” Michel Frois (l’inventeur de la communication patronale), Jallon pose la question de ce que peut la poésie. Si manifestement, selon le mot de Christian Prigent, “la poésie peut peu” , Jallon maintient la possibilité ouverte d’un poème efficace : “Il ne se passe rien ou presque.” .
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