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L'empire du numérique
[mardi 19 juin 2012 - 09:00]
Communication, Numérique
Couverture ouvrage
L'âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique
Éditeur : Armand Colin
288 pages
Résumé :  Un livre riche sur les conséquences de la révolution numérique. 

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur "Disclaimer" en bas de cette page. 

 

En 2010 plus d'un zettabyte de données supplémentaires a été ajouté au réseau Internet. Un zettabyte c'est-à-dire … Plus de mille milliards de terabytes … Un million de fois plus que tous les mots prononcés par tous les humains, depuis l'aube des temps ! En prenant cet exemple, entre mille, Nicolas Colin et Henri Verdier, auteurs de ce récent Age de la multitude, soulignent à quel point nos sociétés sont entrées dans un monde totalement numérique. Or, bien que les taux d'équipement - et tout particulièrement en France - soient particulièrement élevés, avons-nous su nous "adapter" à cette généralisation du numérique dans notre quotidien ?

Telle est l'une des questions centrales qui parcourt ce livre. La révolution numérique - une véritable troisième révolution industrielle - a eu bel et bien lieu. A n'en point douter, elle n'est plus à venir. Elle est là, partout, à chaque instant. Elle s'est appuyée, et s'appuie encore, sur une accélération faramineuse de l'innovation technologique et sur une baisse continue du coût des technologies. Nous sommes entrés, disent nos deux auteurs, dans un monde "hyperfluide" où changement permanent, imprévisibilité et incertitude font figure de norme et se sont banalisés.

Or, pour Colin et Verdier le constat est clair. Si les technologies sont là depuis plusieurs décennies (les technologies du numérique datent des années 1950 avec l’informatique, la première version d’Internet apparaît en 1971 et, dès la fin des années 1970, on constate la convergence entre l'ordinateur, les télécoms et l'audiovisuel) nos sociétés, dans leur globalité, n'ont pas encore su s'y "adapter". L'hyperfluide, par définition, est difficilement saisissable et les sociétés exècrent l'incertain et l'instable. Le numérique n'a pas été envisagé, notamment par ce qu'ils appellent les "classes dirigeantes", pour ce qu'il est réellement, c'est-à-dire une révolution économique et sociale complète, une mutation radicale de nature quasi anthropologique. C'est à ce niveau qu'il importe de le penser. Tel est le projet de leur livre. Il essaie d'analyser la cohérence profonde de cette transformation et d'en tirer des conséquences économiques à coup sûr et politiques mais - on y reviendra - de façon peut-être moins convaincante.

L'un des points sur lesquels repose leur riche analyse est qu'il existe - et le numérique en est un amplificateur - un décalage entre les individus et les organisations (entreprises, collectivités, État…). Autant, dans leur espace privé, les individus semblent avoir adopté les applications numériques les plus innovantes : ils sont des centaines de millions à utiliser quotidiennement Facebook, Twitter, Amazon… Autant les organisations semblent être globalement, et délibérément, restées à l'écart de ces applications qui séduisent le grand public, pour privilégier un marché de l’applicatif d’entreprise qui ménage moins de place à la rupture et, nécessairement, évolue moins vite. Tout semble donc se passer comme si ce qu'ils appellent les "organisations" dans toute leur hétérogénéité, étaient restées prisonnières d’une sorte d’impératif de fermeture et de précaution. Comme si elles ignoraient, ou feignaient d'ignorer, que la principale dimension de la révolution numérique est la puissance désormais à l'œuvre en dehors des organisations.

Cette puissance - et là s'explique le titre de cet ouvrage - c'est celle de la multitude dont ils nous disent qu'elle est beaucoup plus qu'une foule compacte. Elle est faite d'individus ayant leur propre subjectivité et d'individus en constante interaction. Des individus, de plus en plus connectés, informés et dotés d'un pouvoir collectif d'agir sur le marché, comme dans la Cité. Ils empruntent ce concept de "multitude" à un travail philosophique ébauché par Antonio Negri et Michael Hardt   repris et développé en France dans les travaux de Yann Moulier-Boutang. Chez Hardt et Negri, la "multitude" semble désigner l'actuelle dilution des classes sociales (bourgeoisie et prolétariat) telles qu'elle étaient nées des rapports de production du capitalisme industriel, quand ce dernier exerçait son hégémonie sur toutes les autres formes de production et que la totalité des formes de travail avait été dans l'obligation de s’industrialiser. Or, le travail immatériel a remplacé, du moins dans l’ordre de la domination symbolique, le travail industriel. Il s'agit désormais d'un travail qui manipule le savoir, l’information et la communication et cette multitude, difficile à appréhender, regroupe des situations très diverses, des formes de vie, des modes de "faire société", des pratiques hétérogènes, des "singularités"… Le nouveau capitalisme articule forces cognitives et émotions. Ce travail est entièrement entre les mains de ceux qui le réalisent, mais dans le même temps ils en sont dépossédés.

Chez Colin et Verdier, le terme multitude semble plus une équivalence de ce que le vocabulaire anglo-saxon des entreprises - et tout particulièrement l'américain - désigne sous l'appellation de "people". C'est-à-dire à la fois le peuple, en tant que masse, et les individus qui le composent. S'appuyant également sur les travaux de l'économiste James Meade, ils estiment que cette multitude est devenue l'externalité positive la plus importante pour toute organisation. A l'évidence, le numérique opère une remise en cause radicale - de fait difficilement acceptable car complexe à penser - des modèles économiques, sur lesquels et dans lesquels, se sont construites les économies capitalistes depuis la première révolution industrielle, à l'orée du XIXe siècle. A la production/consommation de biens pondéreux, solides, stockables ou de services (par exemple l'électricité qui n'est pas stockable ou bien encore la publicité, les mass médias…) appuyés sur des infrastructures (des réseaux de transport d'énergie ou des réseaux de télédiffusion) se substitue désormais la puissance de la multitude, c'est-à-dire la somme des créations, des actions, des informations produites et partagées par des individus en dehors de toute organisation (entreprise par exemple). Pour Colin et Verdier, seul le numérique est en capacité de révéler cette créativité foisonnante, brouillonne. Non seulement, il la révèle mais, bien plus encore, il permet de la capter, de l’amplifier et de la démultiplier.

Capter cette externalité c'est réussir à se constituer un actif immatériel nouveau. Désormais les principaux acteurs de l’économie numérique sont les milliards d’individus qui composent la multitude. Puissante, mouvante, active, ce sont ses interactions qui sont la source déterminante de la valeur et de la croissance de l’économie. La multitude est désormais la clef de la création de valeur dans l’économie et le pouvoir d'agir des individus emporte tout. Ils deviennent mutatis mutandis les nouvelles externalités avec lesquelles les organisations doivent apprendre à vivre et à compter. Faire levier de (et non sur) la multitude, est aujourd’hui le cœur de la puissance. Seuls quelques acteurs, actuels géants du numérique, semblent - d'après nos auteurs - l'avoir compris. En effet les Amazon, Twitter, Facebook, Google et quelques autres ont su élaborer les stratégies adaptées à ce monde hyperfluide où les clients se comportent comme des volées de moineaux aux trajectoires totalement imprévisibles. Au lieu de les pourchasser mieux vaut les attirer en les laissant faire ce qu'ils veulent. Mais cette stratégie va bien plus loin que la simple captation d'un audimat.

Il ne s'agit pas simplement de "fixer" ses clients. Ainsi fait-on levier sur une valeur bien plus grande : la force de création de ces utilisateurs. La plupart du temps, leur puissance créatrice excède celle des organisations elles-mêmes. Or, pour déployer cette stratégie les champions du numérique développent ce que Colin et Verdier appellent des plateformes. Une plateforme est un logiciel qui met des ressources à disposition de développeurs pour des applications qui restent à inventer. Aucune organisation ne peut concevoir et réaliser, avec ses seules ressources, un produit qui va séduire l'ensemble de ses clients. Pour contourner cet obstacle, il importe de mettre les ressources de l'organisation à disposition de tiers. Une plateforme est donc un site ou un service qui a été pensé, dès sa création, pour permettre à d'autres d'y développer de nouvelles applications qui vont, en retour, enrichir la plateforme. Ainsi peut-on dire que l'iPhone est une plateforme, des centaines de milliers d’applications sont proposées dans l’App Store sans qu'Apple n’ait eu à financer leur développement.

Au total un livre riche, foisonnant, d'une grande intelligence et ouvrant de multiples pistes de discussions. Certes il s'agit avant tout d'un livre de management et on pourra regretter que les auteurs n'aient pas souhaité développer un regard critique sur le monde qu'ils décrivent et qu'ils analysent. On aurait aimé les lire sur l'utilisation des données personnelles et une forme d'intrusion dans la vie privée par des géants, chantres du libéralisme, en position de monopole et organisateurs de systèmes propriétaires. On aurait aimé les lire sur les nouvelles formes d'aliénation, certes difficiles à articuler, nées de la généralisation du travail immatériel. On aurait aimé aussi qu'ils développent ce qu'à plusieurs reprises ils laissent entrevoir, à savoir une lecture politique des phénomènes qu'ils étudient. Certes quelques pages sont consacrées aux politiques à venir dans les domaines de l'éducation, de l'innovation, de la régulation ou des formes nouvelles d'administration. On aurait surtout souhaité qu'ils nous parlent de cette multitude quand elle gronde et s'empare du numérique pour contribuer à combattre des dictatures, quand elle utilise le numérique pour inventer de nouvelles formes du débat démocratique, quand elle allie le numérique à des formes plus anciennes de révolte qu'il s'agisse des Indignés ou du mouvement Occupy Wall Street ou bien encore quand le mouvement open data contribue à de nouvelles formes de participation citoyenne (crowdsourcing). En bref, la multitude n'est pas seulement un agent économique, elle est aussi citoyenne…

Un livre à lire et à discuter !! .

Patrice CARRÉ
Titre du livre : L'âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique
Auteur : Nicolas Colin, Henri Verdier
Éditeur : Armand Colin
Date de publication : 16/05/12
N° ISBN : 2200277830
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1 commentaire

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dorcq

20/06/12 08:55
Merci pour ce "résumé commentaire". Oui on peut toujours regretter que les abus rendus possibles par ces mêmes technologies ne soient pas traitées ("on pourra regretter que les auteurs n'aient pas souhaité développer un regard critique sur le monde qu'ils décrivent et qu'ils analysent") mais il y a tant de livres sur les abus en question qu'en trouver un qui ne les traite pas et qui essaye d'être constructif sur la gouvernance est vraiment un effort à saluer. Nous avons tous nos quart d'heure d'humeur "contre", c'est utile d'avoir aussi nos quart d'heure d'humeur "pour".

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