Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Cette dernière citation met nettement en relief que l’existence d’une transcendance est au cœur de la pensée de Jerphagnon. Aimant se définir comme "agnostique mystique" , l’auteur ne pense pas qu’une connaissance de l’absolu soit possible mais, en revanche, du livre se dégage manifestement une croyance dans la réalité de cet absolu , pensé comme ce qui complète l’intuition de la contingence , intuition qui, on l’a vu, a toujours accompagné la pensée de l’auteur. S’il est sensé de qualifier de mystique un tel agnosticisme, c’est que, la croyance dans l’absolu n’étant pas douteuse et la connaissance de ce dernier étant impossible, l’expérience de l’absolu est celle d’un indicible : "Un principe au-delà de tout ; au-delà même de l’être. "Au-delà de l’essence" comme depuis Platon le dit la longue lignée des platoniciens. Et voilà précisément pourquoi de Dieu je ne saurais rien dire. "Ô toi, l’au-delà de tout, n’est-ce pas là tout ce qu’on peut dire de Toi ?" dit saint Grégoire de Naziance, que j’aurai cité plus d’une fois. Et Saint-Augustin dans le De Ordine : "Dieu qui est mieux connu en ne l’étant pas, melius nesciendo." ).
Je viens de préciser le rapport de l’auteur à l’absolu, mais, à ses yeux, toute philosophie est une approche de l’absolu médiatisée par la conception de l’absolu transmise par son époque au philosophe : "les philosophes ne méditent pas sur une totalité en soi, toujours semblable à elle-même, mais sur la notion qu’en a leur temps" . C’est pourquoi, si aucune philosophie n’est vraie, de par la contingence du philosophe et de la société dans laquelle il vit, toutes ensemble se rapportent à leur manière à quelque chose de réel au plus haut degré : "il ne peut y avoir – du moins, je le pense – de "philosophie éternelle", comme on dit parfois pour faire grand, mais tout juste une suite de philosophies datées, qui toutes ont prétendu valoir pour l’éternité – alors que de l’éternité elles étaient un éclat, un éclair, une pépite" . C’est précisément à cause de cette forme douce d’éclectisme , défendue par Jerphagnon, que se justifie non seulement son travail d’historien de la philosophie mais aussi le fait que son œuvre ait cherché à faire connaître de longues évolutions (qu’on pense, par exemple, à son Histoire de la Pensée, qui part d’Homère pour arriver à Jeanne d’Arc) : "Je voulais respirer l’air du plus grand nombre d’époques possibles" .
Pour terminer, soulignons à quel point Jerphagnon ne doute pas de la finalité de la philosophie ; si son contenu n’est jamais absolument vrai, en revanche sa fonction pratique est clairement déterminable, rendre possible une vie réussie et heureuse : "Depuis les origines jusqu’à nos jours, la vocation première de la philosophie a toujours été de promouvoir en l’homme la conscience de lui-même et du monde, afin de réaliser, en lui et autour de lui, ce que les Grecs appelaient eudaimonia et les Romains beata vita, autrement dit une vie harmonieuse parce que conforme à sa destinée, et heureuse parce que harmonieuse" . Identifiant le bonheur plutôt comme un idéal , Jerphagnon a des mots durs et justes sur la croyance contemporaine à un droit au bonheur : "S’il me fallait absolument définir le malheur de l’époque présente, je serais tenté de dire : c’est de croire que le bonheur lui est dû. Le bonheur au sens où on l’entend, bien sûr : l’argent, le…sexe, puisqu’on y localise l’amour, et le maximum de loisirs. Bref, le malheur de notre temps est de s’être fait une trop courte idée du bonheur. Dans une telle perspective, la moindre contrariété prend les dimensions du malheur. Du malheur qu’on regarde avec rage comme injustice. Alors que le Journal de 20 heures fait état d’un génocide, d’un tsunami, d’un séisme, d’une épidémie…" . Cependant, même si l’auteur se dit pessimiste , il voit dans un certain type d’amour humain une expérience qui éclaire théoriquement et qui donne la plus haute satisfaction que chacun puisse espérer. Certes Jerphagnon n’est pas tendre pour les "rencontres décevantes de gens dont la chair est prompte mais dont l’esprit est faible, croisement de désirs trop précis et d’aspirations trop vagues" . Néanmoins l’amour auquel il pense et auquel il associe essentiellement la durée donne accès à l’identité unique de l’autre : "c’est donc l’amour, du moins, quand il est authentique, qui révèle l’ipséité de l’autre au plus près de l’absolu". On le voit : la relation avec une personne est comme une médiation permettant une relation avec l’absolu qui est moins jouissance qu’espérance : « Et si (…) à la faveur d’un amour qui a comme transcendé la durée, il nous était permis, le temps d’un espoir, d’entrevoir hic et nunc la face cachée de l’Absolu avec un grand A ? De l’Absolu d’où procèdent ces milliards d’absolus tous aussi uniques dans leur ipséité ? D’entrevoir l’éternité d’où émanent ces éternités éphémères ? Oui, le temps d’un espoir. Mais un espoir peut durer une vie" .
On l’aura compris : ces derniers entretiens d’un historien de la philosophie, malgré leur ton léger, voire badin, véhicule une métaphysique ambitieuse et donc fragile. Portant sur les faits historiques et les textes philosophiques un regard d’érudit, Lucien Jerphagnon n’est pourtant ni historiciste ni relativiste. Doté d’une croyance non dogmatique en la réalité du divin mais pourtant fondamentale dans son œuvre et sa recherche, il ne l’argumente jamais explicitement de front mais la sous-entend comme à la fois risquée, réjouissante et sensée.
On pourra voir dans cet aveu discret, presque honteux, que l’auteur fait de ses croyances théologiques une réaction finalement prudente et sans doute assez ordinaire par rapport à une disqualification de la métaphysique que le kantisme avait rendu philosophiquement correcte et donc dominante dans la profession mais qui, dans d’autres cadres et sans doute à juste titre, est aujourd’hui largement dénoncée. ![]()
2 commentaires
Patrick Ducray
1) Je n'ai jamais lu sous la plume de Jerphagnon une critique du progrès social; certes il est hostile à l'usage de la violence en politique : "je ne pouvais pas admettre qu'on fasse advenir une société idéale en commençant par zigouiller un grand nombre de gens : ça m'a toujours été désagréable. Je n'ai pas davantage pardonné à la République Française d'avoir assassiné ce pauvre Louis XVI et sa femme, et d'une façon si lamentable. Ce n'est pas un point de vue d'homme de droite - François Mitterand lui-même l'a regretté ! Je n'ai jamais admis que pour rendre les gens heureux, pour répandre le bonheur, il faille d'abord répandre le sang. J'ai une aversion pour les mouvements violents. C'est aussi vous dire que je n'aimais pas le nazisme non plus. Et je l'ai vu de près !" ((p.165)
2) Vous le dépeignez plus ou moins implicitement comme un représentant de l'idéal ascétique (Nietzsche)) ; ce qui frappe au contraire, c'est sa grande sensibilité au temps, aux différences qu'il véhicule, à l'irréductibilité des philosophies. Tout son travail est tourné vers la compréhension empathique et érudite à la fois de ce que d'autres ont vécu, ont pensé.
3) On peut être athée et reconnaître néanmoins que penser Dieu comme un absolu indicible n'a rien de méprisable. Votre comparaiso avec les habits neufs du grand duc est particulièrement mal venue tant Jerphagnon est sensible à la distance infinie entre le divin et les pouvoirs humains.
4) Certes Jerphagnon n'est ni gauchiste ni nietzschéen ni hédoniste. C'est précisément un historien néo-platonicien de la philosophie antique et médiévale. Ce n'est pas parce qu'il est mort qu'il ne faut pas le salir, c'est parce que c'est profondément injuste !
Gregoire de Tours le millionna
Jerphagon n'était pas historiciste: il aurait peut-être dû, cela aurait peut-être ralenti sa plongée dans le gâtisme, ou plutôt dans une pensée pleine de bons sentiments mais finalement tout-à-fait réactionnaire. De mon côté, cheminer avec Tertullien, Platon, Augustin et tous ces amoureux de la vie me ferait tout de même froid dans le dos.
Ces jugements de valeur sur la vie (des autres) sont d'autant plus agaçants lorsqu'ils se drapent dans la pourpre d'un absolu aussi éclatant que les habits neufs du grand duc.
Mais il ne faut pas dire du mal des morts.