Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
On parle à raison depuis le dénouement de la présidentielle de la part de responsabilité du conseiller de Nicolas Sarkozy dans la défaite de son Télémaque, et ce pour s'interroger sur le fait de savoir si la stratégie retenue a minimisé la défaite ou amplifié le rejet, en soudant la gauche contre l'ex-président .
La question n'a rien d'anecdotique car elle est au coeur des grandes transformations de la droite depuis quelques années et elle sera probablement encore plus importante au regard des recompositions futures. Le silence de Patrick Buisson depuis le 6 mai n'a fait qu'exciter davantage la curiosité et on sent bien que le jour où cette parole se libèrera, elle nous livrera des éléments indispensables de compréhension de ce tournant de l'histoire des droites en France qui est en train d'advenir.
Qu'un homme au passé si peu républicain ait pu, l'espace de quelques années, devenir le maître d'œuvre du discours d'un président de la République nous éclaire aussi sur la fragilité idéologique de ce qui reste de la famille gaulliste et démocrate-chrétienne. Cette amnésie, ou plutôt ces lacunes, ont laissé la droite républicaine vidée de ses anticorps, offerte complètement à un discours extérieur qui peu à peu s'est substitué à celui qu'elle tient depuis la Libération. Au coeur de cette substitution, la redéfinition du concept de peuple a constitué une véritable clef de voûte autour de laquelle s'est constitué le nouvel édifice idéologique de la droite.
Patrick Buisson a été l'un des initiateurs visibles d'un mouvement invisible beaucoup plus profond de recomposition historique qui s'accomplit selon un déplacement de l'axe central bonapartiste non plus vers l'orléanisme de l'ancienne UDF qu'il a en partie absorbé, mais vers une nouvelle synthèse avec un néo-légitimisme qui va de Marine Le Pen à la Droite populaire. Le peuple qu'a invoqué Nicolas Sarkozy n'était tout simplement plus le peuple républicain, mais cet autre peuple, fantasmé, rêvé et véritablement introuvable, qu'a conceptualisé l'extrême-droite contre l'idée républicaine, celui de Maurras, et sa campagne, quoique formellement excellente, buta sur l'impossibilité structurelle d'obtenir une majorité en France sur le peuple de substitution auquel il faisait référence.
L'après 6 mai nous replonge néanmoins dans une réalité incontournable : les cinq ans qui viennent de s'écouler ont changé le visage de la droite. La question n'est plus de savoir si la barrière d'espèces entre UMP et FN va céder, mais quand et selon quelles modalités, car ce sont les fondements de la conception que la droite se fait du peuple qui ont changé à jamais à travers le sarkozyme.
"Majorité silencieuse" ou "pays réel" ?
Il faut ici souligner dans l'histoire des droites nationales l'importance de la notion de pays réel, concept dont la postérité fut importante au point d'être le titre de la revue rexiste belge dirigée par Léon Degrelle. Cette notion de "pays réel" a été importée dans le discours ex-présidentiel sous un autre vocable, celui de "majorité silencieuse", par Patrick Buisson dont les ascendances idéologiques "légitimistes" n'ont jamais été reniées.
Elle fut utilisée par Nicolas Sarkozy lors d'une émission de novembre 2011 qui le confrontait à un panel de français. Elle marquait un écart notable avec la tradition gaullienne, d'autant plus difficile à détecter que l'on ne peut le percevoir qu'au regard des professions de foi référendaires très nombreuses formulées par ce dernier. Pour les gaullistes, il n'y a pas de majorité silencieuse. Le Gaullisme est un existentialisme politique pour lequel seule l'expression populaire, y compris par référendum, constitue le juge de paix.
Le terme de "Volonté populaire" s'oppose à tout essentialisme puisque la volonté est susceptible de changement. Ainsi De Gaulle se retire en 1969 du fait de l'expression de cette volonté, validant l'idée selon laquelle l'Etat républicain est au centre d'un espace vide dont les acteurs sont substituables par expression de la souveraineté, rejoignant ainsi par les actes la définition théorique que Claude Lefort donnait de l'espace démocratique.
Pour sa part "la majorité silencieuse" qu'une approche nominaliste percevrait comme fort différente de la notion de "pays réel" remplit en fait cette même fonction d'introduction d'une légitimation perpétuelle et irréfragable d'un ordre lui-même immuable qui refuse la conception républicaine ab initio puisque celle-ci vise à substituer à l'ordre naturel un ordre conventionnel. Ce concept permet de poser une sorte d'adéquation naturelle entre une famille politique et le destin national, et de dé-légitimer toute option alternative. Le néo-légitimisme s'inscrit dans la longue durée, il se perçoit plus vrai car plus ancien, héritier de l'origine, de Clovis, il ne peut être qu'identitaire.
S'il existe en matière économique un ordo-libéralisme, ce dernier s'accompagne ici en l'espèce d'un ordo-légitimisme qui vise à perpétuer un équilibre politique en retirant à la volonté populaire le loisir d'y déroger. En somme, il y a un ordre naturel qui est bouleversé lorsque la droite ne gouverne pas. D'ailleurs ce bouleversement de l'ordre naturel était censé déclencher des catastrophes comme un tsunami financier. Le champ lexicologique utilisé pour discréditer la gauche est systématiquement celui de la nature et du providentialisme, de la culpabilité et de la nécessité, donc néo-légitimiste.
Joseph de Maistre concevait la révolution comme une épreuve mais elle s'inscrivait dans un dessein divin. Anti-naturelle, elle relevait de la punition. Le même schéma mental demeure à l'œuvre. À cet essentialisme, il faut un peuple à sa mesure au sein duquel la volonté n'est plus l'expression de la souveraineté. Il faut dès lors relier le concept de peuple à un ordre au-delà de tout positivisme juridique ou constitutionnel. Le peuple est ainsi vidé de sa substance politique : ni contrat social, ni conception renanienne de la Nation n'y ont leur place puisque la volonté initiale et souveraine en est bannie au profit du règne de la Nature. À ce naturalisme, il faut naturellement une conception moniste du peuple, réifié, massifié, profondément unitaire au risque de l'abstraction pure.
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