Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Le 19 février 2009 aura bouleversé l’histoire politique des États-Unis. Ce jour marqua l’entrée en scène d’un mouvement qui allait, sinon profondément peser sur le mandat de Barack Obama, donner de nouveaux contours à l’opposition au pouvoir washingtonien. Ovni politique, Frankenstein activiste d’essence numérique ou mouvement s’inscrivant dans la longue histoire du conservatisme américain ? L’ouvrage d’Aurélie Godet propose de nombreux points d’entrée pour une analyse complexe de "cette mouvance aux contours certes mal définis, mais qui suscite la sympathie d’environ 20% de la population américaine" (p. 7).
Comment définir le Tea Party ?
"Enfant de la crise économique de 2008 et de la présidence Obama" (p. 223), le mouvement ne constitue pas un parti au sens classique du terme. En son sein, "des libertariens, mais aussi des conservateurs ; beaucoup d’indépendants, quelques extrémistes…" (p. 35). Le Tea Party se perçoit également comme mouvement d'opposition ad hominem, consacré à la décrédibilisation de l’action du président Obama. Godet cite l’exemple des Birthers pour qui le Président est "un "étranger" (alien) dont ils soulignent assidûment le nom exotique inquiétant "Barack Hussein Obama" "(p. 74). L’étude relève également le rôle des femmes au sein du mouvement – les Mama Grizzlies et autres Hockey Moms : "tout se passe comme si la forme de la mouvance, décentralisée, communautaire, contournant les structures traditionnelles d’activisme, favorisait l’émergence des femmes, au contraire d’une structure hiérarchisée comme le Parti républicain" (p. 80). Trait caractéristique ; le Tea Party ne dispose pas d’une structure pyramidale classique. Un mouvement open source. Godet rappelle d’ailleurs que certains observateurs lui apposent la notion d’ "intelligence collective" (p. 107) – un concept jadis prôné par la candidate socialiste Ségolène Royal qui, en 2007, misait grandement sur les promesses d’une dynamique participative.
Une dynamique "bottom up" numériquement boostée
Au départ, indique Godet, c’est une multitude de groupuscules militants estampillés Tea Party qui pullulaient dans l’anarchie la plus totale, jusqu’à ce que leur activité ne soit coordonnée par une organisation – les Tea Party Patriots. Depuis, son fonctionnement se rapproche d’une dynamique de franchise, la "marque" Tea Party cherchant à fédérer virtuellement les diverses chapelles autour d’un socle de valeurs commun. Ce processus rend le Tea Party tributaire de mécanismes d’autolégitimation fonctionnant selon un principe collaboratif . Ce parrainage doit permettre aux nouveaux franchisés de se lancer plus facilement – un processus d’intégration flexible et permettant à la "communauté de marque" de croître rapidement et de manière décentralisée. Godet constate l’usage fréquent de la métaphore de l’étoile de mer pour caractériser le mouvement : "une étoile de mer peut se régénérer même après l’amputation de l’une de ses branches. Elle peut même donner naissance à une seconde étoile de mer" (p. 108).
Mouvement authentiquement "Grassroots" ou "Astroturf" (p. 114) ? Pour Godet, c’est "la décentralisation du mouvement et sa capacité à expérimenter divers outils de mobilisation qui confèrent au Tea Party toute son originalité et contribuent à la diffusion efficace de son message" (p. 8).
Aussi, l’émergence du Tea Party est au confluent de deux phénomènes : la synthèse idéologique de deux traditions ayant profondément façonné le Grand Old Party (GOP) combinée au progrès du Web communautaire.
Godet définit le Tea Party comme "une version mi-conservatrice, mi-libertarienne, des mouvements protestataires de masse" (p. 55). Mais tandis que les soubassements philosophiques – parfois contradictoires – du mouvement sont ici exhaustivement sondés, on regrette que le second élément ne soit pas traité de manière plus approfondie ; le Tea Party "indissolublement lié à l’outil Internet" (p. 101) illustrant de manière prototypique l’apparition de ces nouvelles formes de contestation consolidées grâce aux réseaux sociaux . Cette dynamique organisationnelle "bottom-up" des Tea Partiers peut d’ailleurs également s’inscrire dans une histoire de la participation citoyenne aux Etats-Unis, le Tea Party renouant d’une certaine façon avec la tradition des Town meetings. Une tradition déjà ravivée lors de la campagne de Ross Perot pour l’élection présidentielle de 1992. Perot, en faveur d’une démocratie directe, exprimait alors le souhait d’organiser des electronic town meetings, en s’aidant des outils informatiques émergeants. L’exemple du Tea Party indique par conséquent que la piste d’un agir communicationnel numérique s’avère désormais réellement expérimentable à travers le Web communautaire ; Facebook ou Twitter offrant une résonance quasi-globale aux débats politiques. Godet note ainsi "l’adéquation quasi parfaite entre le message anti-étatique du mouvement et son médium de prédilection, qui revendique sa nature décentralisée" (p. 225). Un constat quasi-médiologique qui sonne juste tant l’impact de l’horizontalité induite par les réseaux sociaux semble déterminant sur l’approche politique des Tea Partiers.
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