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L'éthique du témoignage
[vendredi 01 février 2008 - 10:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Témoignage en résistance
Philippe Mesnard
Éditeur : Stock
300 pages / 21,38 € sur
Résumé :Une analyse de cinquante ans d'art post-concentrationnaire, confronté à la problématique de l'indicible. Comment raconter les camps ?
Témoignage en résistance est un panorama dantesque de l'art post-concentrationnaire qui réduit à une peau de chagrin l'aura du célèbre dictum d'Adorno "On ne peut plus écrire de poésie après Auschwitz". Sur le mode de l'exposé, Philippe Mesnard analyse près de cinquante ans d'art post-concentrationnaire avec une rigueur millimétrée et une documentation étendue dont la bibliographie redonne tout son sens au mot "titanesque". La perspective de Philippe Mesnard n'est pas pour autant descriptive, mais analytique. Il accorde un soin tout particulier à décortiquer et confronter chacun des très nombreux extraits pris en exemple : il en analyse la grammaire, la syntaxe, la focalisation, etc. L'analyse littéraire systématique permet de pointer du doigt les différences majeures qui touchent la représentation de l'épisode concentrationaire. Il distingue quatre types d'écritures : l'écriture réaliste, l'écriture symbolique, l'écriture critique, et l'écriture du pathos. Toutefois, malgré leurs différences d'appréciation, ces écritures se rejoignent dans un projet commun : le témoignage en résistance, mais aussi pour la résistance.

Comment l'art peut-il rendre compte d'une réalité dont les seules traces viennent des témoins ? La question de la réception et celle de la transmission sont étroitement liées et posent problème. Les lacunes de la réalité apparaissent assez rapidement évidentes et gênantes, parce qu'on n'a pas le droit d'oublier. C'est là que la fiction prend le relais du témoignage. Seulement, ce constat se confronte à un second probème : il n'est pas possible de décrire de manière naturaliste "la réalité" des camps de concentration parce que celle-ci transcende l'humanité. Il faut avoir recours à ce que Philippe Mesnard appelle les "écrans de la transparence" pour masquer la béance laissée par l'invisible, par les oublis et par ce que l'on ne peut même pas concevoir. La tentation de l'écriture symbolique est alors forte. La métaphore devient le moyen de "redécrire la réalité" voire, pour aller plus loin, de la redéfinir. Cette polysémie est nécessaire à la compréhension de l'inconcevable, parce que de la même manière que les victimes des camps ont été déshumanisées, le langage des camps a été délexicalisé. Toutefois, la controverse est violente : le mythe et le symbole sont autant de masques qui occultent la réalité, ou plutôt qui la rendent sibylline. La "vérité" est ailleurs.

L'écriture "documentaire", selon Philippe Mesnard, ne suffit pas à dire la vérité. Dire la vérité – dans le cadre de l'art concentrationnaire – implique des lacunes, inhérentes à la condition de témoin. Dépendante d'une mémoire altérée par le traumatisme, la vérité est bien plus subjective qu'objective. En cela, l'écriture critique permet de s'approcher d'elle davantage : au ton acerbe de l'écriture réaliste, qui provoque l'émoi et l'indignation du destinataire, ainsi qu'au ton grandiloquent de l'écriture symbolique, qui porte jusqu'au mythe l'épisode concentrationnaire, répond l'objectivation subjective opérée par l'écriture critique, qui par ses ellipses (in)volontaires et lacunes historiques, en dit le moins pour en signifier le plus. Ces lacunes permettent d'avoir la distance nécessaire pour apposer un regard critique, que l'omniscience voyeuriste, obscène, aux desseins pathétiques, ne permet pas d'avoir. Il faut dire l'indicible. L'art doit résister contre la déshumanisation que les témoins ont subi. Toutefois, il ne faut pas le dire dans "l'absolu", mais avec les lacunes qui permettent la mise à distance critique. Paradoxalement ce sont donc les lacunes d'un témoignage qui font sa qualité, selon Philippe Mesnard, qui rejoint à cet égard l'analyse brillante de Derrida qui estimait que le témoignage "ne consiste pas, pour l'essentiel, à faire part d'une connaissance, à faire savoir, à informer, à dire le vrai" mais qu'il "a toujours partie liée avec la possibilité au moins de la fiction, du parjure et du mensonge".

En dire le plus, c'est rentrer dans la logique de l'art spectacle, celui qui agit sur le movere, plus que sur le docere. Inéluctable cependant, cette logique s'inscrit dans la problématique de l'une des autres variables de l'art post-concentrationnaire : la réception, à laquelle Philippe Mesnard consacre le dernier chapitre. De nombreux auteurs n'ont pas connu un succès immédiat, à cause des attentes divergentes du public, qui préfère à l'écriture critique "l'écriture du pathos" qui s'inspire directement du trauma. Le paradoxe autour de "l'écriture du pathos" tient au fait qu'elle est presque inévitable pour rendre compte de l'épisode concentrationnaire, bien que le trauma soit fondamentalement irreprésentable. Il est impossible de comprendre le traumatisme du témoin parce qu'il est impossible de vivre ce qu'il a vécu. Le trauma fonctionne dès lors comme un gouffre qui engloutit le lecteur, qui, en substituant son propre traumatisme à celui d'une expérience propre au témoin, en superposant ses émotions à celles de la victime, est pris dans le fantasme erroné de la réalité.

Au final, Témoignage en résistance a deux missions. La première est éthique et a trait à la perspective historico-analytique de l'ouvrage : il s'agit d'analyser les différentes manières dont l'art a traité les camps, et la propension de ces dernières à traduire la réalité des camps ; la seconde, peut être inavouée, fonctionne sur le principe de la mise en abîme : le livre, en rendant hommage à ces nombreuses écritures résistantes, en fournissant un témoignage polyphonique, contre l'oubli, pour la collectivité, est lui-même résistant. À cet égard, la citation de Guy Scarpetta dans L'Âge d'or du roman, que Philippe Mesnard cite dans Témoignage en résistance, s'applique à ce dernier. Témoignage en résistance est un "bel exemple" d'essai polyphonique : "l'ensemble ne peut se saisir qu'à travers [une] pluralité de points de vue et de voix narratives, laissant percevoir à quel point le réel visé par la fiction est instable, multiple, incertain, à quel point la vérité ne cesse de se dérober". Philippe Mesnard ne dit pas la vérité, il emmène le lecteur voguer à sa recherche.
Titre du livre : Témoignage en résistance
Auteur : Philippe Mesnard
Éditeur : Stock
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2 commentaires

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benjamin

02/02/08 11:08
Cher Nicolas Sibouni,

En somme, malgré son « aura » et son caractère prétendument « célèbre », ce qu'a dit Adorno à ce sujet reste toujours, plus de 50 ans après, constamment détourné, déformé, et surtout fondamentalement incompris. À quoi bon, donc, dénigrer Adorno, le renvoyer d'une phrase à ses chères études, avant même d'en avoir lu ne serait-ce qu'une ligne ? Êtes-vous seulement capable de citer les références des principaux textes ou articles — ils sont plus d'un — où la question est abordée ? Avez-vous la moindre idée du fond de la question ? Si c'était le cas, vous ne vous permettriez pas de traiter aussi légèrement que vous le faites la position d'Adorno (je le redis : déformée, caricaturée, profondément trahie), quoi que vous en pensiez par ailleurs.

Ou comment, dès la première phrase de votre recension, vous réduisez à peau de chagrin le crédit que j'étais prêt à vous accorder. Tant pis donc, j'irai voir directement, tout seul comme un grand, si le livre de Ph. Mesnard mérite ou non d'être lu.

Tout cela dit sans animosité aucune, je vous assure ; mais pour qui travaille ou a travaillé de façon précise sur Adorno, et plus précisément sur cette question-là chez Adorno, c'est quand même stupéfiant (je dis bien « stupéfiant » : peu importe au fond le « rageant », « agaçant », etc., même si je ne nie pas qu'ils soient présents) de voir pareille constance dans l'incompétence et la légèreté avec laquelle on aborde cela. (Et c'est aussi vrai de gens qui, par ailleurs, jouisse, sur cette question, d'une certaine légitimité... Donc mon reproche n'est surtout pas adressé à vous personnellement.)

bien cordialement,

B.R.
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l'amateur

01/02/08 15:14
L'ouvrage de Philippe Mesnard, que je suis en train de lire est un livre essentiel et remarquable. Il répond clairement à tous ceux qui se plaignent de la "dictature du témoignage", des dérives compassionnelles ou qui balaient avec mépris les efforts des témoins pour transmettre une expérience terrible et en partie indicible. Le témoin est aussi un "porteur d'histoire" comme le rappelle Annette Wieviorka, il remplit un devoir à l'égard de l'histoire. Certains historiens méprisent ce travail de mémoire et de réflexion et les jounralistes leur emboîtent benoîtement le pas... Merci donc à Nicolas Sibouni de ne pas céder aux humeurs du temps...Son compte-rendu est remarquable. Et je donnerai deux conseils de lecture pour compléter le livre de Mesnard : Le livre de Daniel Farhi, Au dernier survivant, qui rend hommage aux témoins en ces termes : "Gravée dans tout leur être, inscrite sur leur bras, la souffrance n'a pas eu raison d'eux: ils sont notre raison de vivre et d'espérer; ils sont l'honneur de l'humanité. Eux les rescapés, témoignent pour leurs camarades disparus, les naufragés, mais aussi pour les générations à venir auxquelles ils enjoignent de vivre et de bâtir." Et j'ajouterai un exemple de cette pratique avec le livre de Sam Braun qui vient de sortir : "Personne ne m'aurait cru, alors je me suis tu". Exemplaire. Mais un livre qui n'est pas dans l'humeur du temps sans doute...

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