La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Archives – entretien avec Arlette Farge (1/3)
[mardi 22 mai 2012 - 15:00]
Page  1  2  3 

* Ce texte constitue la première partie d'un long entretien avec Arlette Farge: les deux parties suivante seront publiées les mardi 29 mai et 5 juin.

 

Nonfiction.fr – Un des dénominateurs communs à l'ensemble des titres qui composent votre très riche bibliographie est qu'ils découlent d'un même corpus de sources : les archives judiciaires. Comment la pratique de ces archives vous a-t-elle conduite à dégager de nouvelles perspectives, voire même de nouveaux objets d’histoire ?

Arlette Farge – Quand j'ai commencé à travailler sur les archives de police du XVIIIe siècle, c'était pour faire une thèse sur la criminalité, sur le vol d'aliments à Paris, et je ne pensais pas que je continuerais ensuite à travailler sur ces sources. Ce dont je me rappelle de cette époque, c'est qu'on m'avait conseillé de choisir ce sujet : j'ai donc ouvert ces archives, qui sont comme les mains-courantes des commissariats de police d'aujourd'hui, et qui n'avaient jamais été ouvertes. Cet aspect matériel a sans doute beaucoup joué. Elles étaient assez mal conservées – un effort a été fait de ce côté-là depuis que s'est développé un champ assez important – et je me trouvais donc devant des liasses dont je voyais bien qu'on les ouvrait pour la première fois : la sangle qui les entourait laissait une trace blanche quand je l'enlevais, alors que le reste de la surface extérieure était noire. Quand j'ai ouvert ces procès-verbaux, ces plaintes, ça a produit un très fort effet sur moi. Le fait de lire pour la première fois ce qui n'avait jamais été lu depuis, d'abord ; et puis de voir tout ce qu'on trouvait à l'intérieur, et la minutie avec laquelle étaient tenues ces sources, qui représentent tout de même quatre kilomètres de travées, pour les seules archives de la police du début du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle. En les ouvrant, je me suis très rapidement rendue compte qu'on pouvait les utiliser de mille manières : j’avais sous les yeux les paroles, les comportements, les attitudes de gens qui ne savaient ni lire ni écrire, qui étaient là dans les locaux de la police à leur corps défendant mais souvent pour des choses peu graves, et sur lesquelles il y avait des témoignages. Les témoins expliquaient en général beaucoup de choses ; ce qui se passait dans le voisinage notamment. Très vite, je me suis aperçue que c'était quelque chose d'extraordinaire : dans le séminaire dans lequel j'allais, pour mon directeur de thèse, pour tout le monde, il était clair qu'il fallait continuer là-dedans. Ce qui m’a poussée au départ, c’était donc le plaisir d'ouvrir une source nouvelle, mais aussi un véritable étonnement.

Après la thèse, il y a tout un espace blanc : j'ai mis longtemps à rentrer au CNRS, et pendant ce temps-là, alors que je faisais des vacations, j'ai été plongée dans des archives de médecine très différentes, conservées à l'académie de médecine, rue Bonaparte. Cela dit, en étudiant les rapports de médecins du XVIIIe qui se rendaient dans les pays pour rendre compte au roi des maladies, j'étais toujours plongée dans le populaire, puisque le roi avait demandé à ces médecins de voir ce qu'étaient ces maladies terribles qui décimaient la population française.

A partir du moment où je suis rentrée au CNRS, je n'ai effectivement plus quitté les archives judicaires, parce qu'elles me donnaient la possibilité, comme vous le dites, d'approfondir un grand nombre de perspectives dont parlaient déjà les livres des grands maîtres – Lucien Febvre, Georges Lefebre, Robert Mandrou, Jacques Le Goff, etc. – dont les gens du peuple étaient pourtant absents. Or là, je les avais sous les yeux. Évidemment, le problème qui se posait était que s'ils étaient devant la police, c'était un handicap : on ne converse pas avec un commissaire de police comme on le fait dans un entretien, par exemple. Mais je me suis rapidement aperçue que, travaillant sur le délit minimal, voire même sur un simple accident de carrosse, j'avais des comptes-rendus d'une précision absolue, allant jusqu'à la description des vêtements, des signes du visage, de toutes les circonstances, et même de la sociabilité autour de l'événement, du scandale qu’il faisait ou ne faisait pas… A partir de là, j'ai continué par passion.

Nonfiction.fr – Un autre dénominateur commun à l’ensemble de vos livres est qu’ils s’intéressent tous à diverses catégories du "subalterne" – pour reprendre l’expression consacrée par Gramsci et Spivak : est-ce le matériau sur lequel vous travaillez qui vous a conduite à passer de l’étude du peuple à celle des femmes puis à celle de la sensibilité populaire ?

Arlette Farge – Pour moi, le fait de travailler sur ces archives correspondait à un choix personnel de travailler sur le populaire, que je m'étais formulé depuis longtemps : je voulais travailler sur cela, et sur rien d'autre. Après, le choix des thèmes à l'intérieur de ce champ a dépendu de choses diverses. Je dirais que le choix de l'histoire des femmes a été concomitant à celui de travailler sur le peuple : j'ai toujours travaillé dessus en même temps que sur le reste. D'ailleurs, je n'ai jamais fait un livre portant véritablement sur l'histoire des femmes, même si j'ai été prise dans le projet sur l'histoire des femmes par Michelle Perrot . La question des rapports entre masculin et féminin m'a toujours beaucoup intéressée, mais je ne l'ai jamais séparée de mes autres préoccupations, et je n'ai jamais voulu devenir "l'historienne des femmes". C'était un sujet de discussions au sein du groupe sur l'histoire des femmes à l'Ecole des Hautes Etudes que je dirigeais. Je n'ai jamais voulu devenir une spécialiste, comme d'autres désiraient le devenir, parce que je sentais à plein nez le ghetto venir, et je n'en voulais pas. Je voulais une histoire totale des relations sociales, politiques, humaines, qui inclurait les femmes de la même manière que les hommes, les enfants, les parents, etc. 

Ce qui est aussi venu traverser mon chemin de façon absolument inattendue, c’est ma rencontre avec Foucault, qui a résolument renforcé mon idée de travailler sur le populaire. J’étais beaucoup plus jeune que lui et je ne le connaissais pas, mais je crois que c’est vraiment quand il m’a demandé d’écrire avec lui que tout a basculé… Je me suis mise à travailler différemment, d’une manière qui est restée la mienne jusqu’à mon travail sur les voix .

Dans le détail, le choix des sujets auxquels je me suis intéressée successivement est presque toujours venu des interrogations que j'avais sur le présent. Quand j'ai travaillé sur l'opinion publique, c'était à une époque où on en parlait beaucoup à la suite de la publication du livre d'Habermas sur l'espace public . J'ai un peu pris comme un défi la phrase dans laquelle il dit qu'on ne connaîtra jamais l'opinion populaire.

Mais le choix des thèmes est aussi parfois venu de découvertes en archives. Pendant toutes les années passées au CNRS, j’ai parfois connu des temps morts, où je n’avais pas de sujet : quand je n’étais pas en train d’écrire un livre, j’allais aux archives en prenant n’importe quelle cote. Il m’est arrivé de rester six mois comme ça, à prendre n’importe quel registre, et du coup me sont venues des idées. C’était une pratique un peu particulière qui n’avait que le but de m’imprégner un peu plus de ces archives. Mais sauf dans le cas de l’opinion publique, où je suis vraiment partie du livre d’Habermas, c’est un peu par ces hasards que mes préoccupations rencontraient leurs objets.

Et puis il a eu aussi les sollicitations de l’actualité, la vie à l’Ecole des Hautes Etudes, le fait d’être au Centre de recherche historique , le partage avec les autres, les séminaires, l’apparition de la microhistoire, etc. Je dirais pas que la vie intellectuelle du centre était particulièrement collective, parce que le travail en histoire est très solitaire et on a plutôt tendance à se cacher des autres, mais j’ai beaucoup profité de la vie intellectuelle qu’offrait l’Ecole, d’autant qu’après mes études de droit, je n’avais pas de formation d’historienne.

Nonfiction.fr – Récemment, vous vous êtes intéressée aux sons, aux bruits, aux voix : comment peut-on les aborder par des sources aussi silencieuses que les archives judiciaires ? Quels sont les voix auxquelles elles donnent – ou ne donnent pas – accès ? Et plus généralement, comment faire l’histoire des voix et du sensible au XVIIIe siècle ?

Arlette Farge – C’est vrai qu’on ne peut pas être confronté immédiatement aux sons, aux bruits que fait la capitale et qui est pourtant dénoncé comme étant un chaos sonore, un tohu-bohu infernal… Mon Essai pour une histoire des voix est-venu de la manière que je vous décrivais à l’instant : à force de lire les archives. J’allais dire qu’elles sont "cinématographiques" : elles contiennent tellement de descriptions qu’on a le sentiment de voir et d’entendre les gens. C’est donc d’abord en lisant les archives que j’ai fait cette histoire. Mais l’idée du sujet elle-même m’est aussi venue de la lecture d’autres textes, comme ceux des mémorialistes, ces gens qui regardaient Paris, qui vivaient dans Paris et en faisait des chroniques, comme le Tableau de Paris de Mercier , le livre encore manuscrit de Hardi, ou les récits des voyageurs. J’avais été très frappée par le récit d’un voyageur venu d’Angleterre qui arrive sur la colline de Saint-Cloud, et là, qui fait demi-tour : il raconte qu’il a entendu un tel vacarme qu’il n’a pas pu supporter. En lisant cette phrase, je me suis dit que je n’avais jamais fait attention aux sons, aux bruits, etc. Il y avait bien les travaux d’Alain Corbin sur le son des cloches , mais je me disais que le sujet ne se limitait sans doute pas à ça.

Pierre-Henri ORTIZ
Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici