Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
Stéphane Rozès, président de Cap (Conseils, Analyses et Perspectives), enseignant à HEC et Sciences Po, analyse pour nonfiction.fr les enjeux du scrutin présidentiel et l'affrontement qui oppose Nicolas Sarkozy à François Hollande.
Nonfiction.fr- Quelle analyse faîtes-vous du 1er tour de cette élection présidentielle ?
Stéphane Rozès- Le premier tour a montré dans les rapports de forces électoraux une dynamique favorable à François Hollande. Pour deux raisons. D’abord, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, il dépasse un président sortant. Ensuite, le second tour est beaucoup plus facile pour lui que pour Nicolas Sarkozy en termes de stratégie politique puisqu’il peut compter sur le report de voix de plus de 80% de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon et regarder au-delà, par exemple vers l’électorat centriste, dont pour l’heure la moitié se reporterait sur lui. Nicolas Sarkozy, handicapé par sa deuxième place, est tiraillé entre l’électorat du FN à 18% et l’électorat centriste qui est traditionnellement l’enjeu des batailles du second tour. On voit bien que la campagne du second tour le fait regarder à droite.
Nonfiction.fr- Quel scénario pourrait permettre à Nicolas Sarkozy de gagner ?
Stéphane Rozès- Ce sera très compliqué, d’un point de vue quantitatif. Si on regarde les reports, selon les sondages, le second tour donne François Hollande vainqueur entre 53% et 55%. Dans l’histoire des sondages, les variations sur les mesures d’intentions de vote au second tour ont été faibles. Il faudrait véritablement que François Hollande fasse une erreur stratégique et soit complètement à côté de la plaque lors du débat télévisé du 2 mai pour qu’il s’effondre et que Nicolas Sarkozy puisse espérer inverser la tendance. Il faudrait qu’il y ait une crise au niveau européen qui relance la crise financière. Alors, l’idée d’un président qu’on n’apprécie pas forcément mais qui aurait l’expérience et l’énergie pour que la France essaie de tirer son épingle du jeu dans une crise, pourrait faire son chemin.
Nonfiction.fr- Quelles stratégies s’offraient à lui ?
Stéphane Rozès- Il avait le choix entre plusieurs registres. Selon moi, sa campagne de premier tour montre à quel point la stratégie qu’il a choisie, sous l’influence de son conseiller Patrick Buisson, est fausse. En 2007, il a récupéré l’électorat du Front national non pas sur les thèmes de la sécurité, de l’identité et de l’immigration, mais en lui donnant une place positive au sein de la nation à travers le triptyque "travail-mérite-pouvoir d’achat". C’est-à-dire à travers la ligne Guaino. Puis, il fallait d’abord qu’il s’explique sur ce que les Français lui reprochaient, au moment d’entrer en campagne. L’hypothèque sur son idée de s’adresser au peuple contre les élites est qu’il faut soi-même avoir sans cesse porté la France au-dessus de sa personne, comme Bonaparte, pour faire ça. La symbolique du Fouquet’s, du yacht de Bolloré, de l’Epad-Jean Sarkozy, sa façon de s’exprimer ou l’exposition de sa vie privée ont abaissé la fonction présidentielle. Il a développé un argument, notamment à la Concorde, qui pouvait jouer en sa faveur : contrairement à François Hollande, il serait rigoureux et ferait peser l’effort de réduction de l’endettement sur la réduction des dépenses d’Etat. Cet argument parle à l’électorat centriste écartelé entre deux positions. C’est un électorat qui se sent proche de François Hollande quant à la façon de présider, mais proche de Nicolas Sarkozy sur les questions économiques. Mais Nicolas Sarkozy va beaucoup sur le terrain identitaire. Il accentue la droitisation de son discours de 1er tour.
Au soir du premier tour, François Bayrou a dit qu’il jugerait Nicolas Sarkozy sur les valeurs et sur l’action, mais il parlait surtout des valeurs. Cela montre un tropisme qui le pousserait plutôt à appeler à voter contre Nicolas Sarkozy. Là où il est en difficulté, c’est qu’il est pris dans un fort débat en ce moment au centre : que faire après ? Tous les centristes seraient hostiles à un scénario à l’italienne – que Buisson a en tête – et qui verrait une alliance entre la Droite populaire et Marine Le Pen. Les faits sont là. Après le discours de Grenoble, les sondages mettaient Marine Le Pen au 2e tour. Il y a une loi en politique : mettre au centre du débat une thématique qui est celle d’un autre c’est le renforcer. Et comme le dit Jean-Marie Le Pen, "les gens préfèrent toujours l’original à la copie". Tous ces notables centristes sont absolument ulcérés par le cours actuel donné à la majorité. Ils se disent qu’il faut refaire l’UDF.
Nonfiction.fr- Est-ce la grande erreur stratégique de François Bayrou d’avoir cru en un centre qui ne soit ni de gauche ni de droite au lieu de faire un parti de centre-droit ?
Stéphane Rozès- J’ai travaillé pour 17 candidats différents lors de trois présidentielles, donc évidemment avec François Bayrou. Cela a toujours été son idée qu’une majorité de Français ne se reconnaît ni dans la droite ni dans la gauche, et il s’appuie sur les sondages pour le dire. Dans les périodes de crise, néanmoins, la polarisation s’accentue. Elle n’est pas idéologique, contrairement à ce qu’on dit, il se passe même contraire. De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, on utilise les mêmes termes – "la nation", "la République" et "la France" – et chacun se dispute ensuite sur le contenu. Mon analyse est que l’élection présidentielle n’est pas essentiellement ou seulement l’élection d’un président de la République mais bien plus : il s’agit de réactiver ce que j’appelle notre imaginaire. D’où la forte participation, nonobstant le jugement que l’on émet sur la campagne des principaux candidats. Le sujet essentiel de notre pays aujourd’hui après la crise de la dette souveraine et après le mandat de Nicolas Sarkozy est simple. Est-ce que notre vieux pays, avec son modèle social et républicain, a encore un avenir dans le monde tel qu’il est ? La question de la dette souveraine n’induit pas seulement la question de savoir si notre système social est trop généreux ou pas, mais aussi celle de savoir si la finance dicte sa loi à la souveraineté politique. Or la question de la souveraineté ne se limite pas à l’efficacité politique. C’est une question qui nous est consubstantielle. Les questions de la nation et du social s’articulent l’une à l’autre dans notre imaginaire même si elles prennent des formes différentes selon les siècles. Or il faut que se déploie une dispute droite/gauche pour édifier ensuite un commun capable de tenir notre diversité.
La deuxième question qui découle de la première est : quelle est ma place au sein de la nation ? Ce qui explique que la question sociale soit préemptée par la question de l’imaginaire politique. Et ce qui explique la dynamique de Marine Le Pen et le fait que les ouvriers puissent voter à droite. La majorité des ouvriers ont voté à droite le 22 avril, les employés votent légèrement plus à gauche, les professions intermédiaires à gauche. Etant donné que la gauche demeure internationaliste, il y a tout un espace pour l’extrême droite pour expliquer que l’internationalisme de la gauche attaque le rapport de force capital-travail et qu’il faut se mettre à l’abri de la frontière. Je pensais que le débat d’entre deux tours serait de qualité et aborderait ces questions (cf. Stéphane Rozès, "La présidentielle dans l’imaginaire français. Entretien avec Marcel Gauchet", Le Débat, janvier-février 2012). Vu le cours que Nicolas Sarkozy a imprimé au début de sa campagne de deuxième tour, je ne sais pas. Il est fort possible qu’il reprenne de la hauteur après une manœuvre de déstabilisation ; il est possible que le débat aille au fond des choses. Le pays est sous tension, et spontanément, Nicolas Sarkozy aurait pu arguer que même si on ne l’aime pas, il est l’homme de la situation. Le problème est que, contrairement à ce qui s’est dit, il y a une spécificité de la crise entre les Français et lui. Un président sortant en temps de crise peut être en difficulté, c’est le cas ; ce qui est spécifique, c’est qu’il a mésestimé la symbolique politique du pays, or cette symbolique n’est pas du marketing.
François Hollande a dit à juste titre dans le discours de Bourget : "Chaque Nation a une âme, il y a un génie français" et "le problème, ce n’est pas la France, la France, c’est la solution". Ce qu’Henri Guaino a ensuite repris pour le discours à la Concorde. La façon de faire et d’être de Nicolas Sarkozy semblait montrer une défiance à l’égard de l’imaginaire politique de notre pays. L’inconscient de ce qu’il fait, c’est : "La France a un problème, il faut la changer.". F. Hollande a alors mis le doigt dans la contradiction entre les discours de H.Guaino et la pratique présidentielle de N.Sarkozy. Tout le monde reconnaissait à ce dernier ses efforts pour tenter de sortir la France de l’ornière, de telle façon qu’il était défiant non pas tant à l’égard de la France que des Français et de leur capacité à se mettre en mouvement. Il y avait là un non-dit. Il semblait vouloir prendre une partie des Français par surprise, ou dresser une partie d’entre eux contre l’autre.
6 commentaires
moi
nicolas2
Lightfinger
Jean Leonguy
Il serait plus efficace de discuter avec les syndicats que de vouloir supprimer (symboliquement) leur défilé du 1er mai.
JacquesBolo
Si le politique c'est le symbolique, il faut passer au post-politique et donc au post-symbolique.
Le symbolique, c'est justement l'échec du rationnel. Et pour l'irrationnel aussi, il vaut mieux l'original à la copie.