La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
Que sont les pauvres devenus ? Ecrire la vie des autres à trente ans d'intervalle
[mercredi 25 avril 2012 - 20:00]
Politique de la ville
Couverture ouvrage
Deux générations dans la débine : ethnographie d'une ville ouvrière.
Éditeur : Bayard
420 pages / 19,95 € sur
Résumé : A la fin des années 1970, Numa Murard et Jean-Francois Laé avaient conduit une première enquête dans une cité de transit à Elbeuf, ville ouvrière de Seine Maritime. Trente ans plus tard, les deux sociologues y sont revenus pour rencontrer les anciens de la cité. L'expérience de la pauvreté est rendue par une écriture-narration au plus près du réél. L'enquête, aussi troublante que passionnante, interroge finalement les conditions d'une ethnographie de la mémoire.
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En couverture, sur la photo en noir et blanc, nos deux auteurs pas encore trentenaires tenant des gamins sur les genoux dans la salle à manger d’un intérieur ouvrier. En ouverture, cette question prétexte : Pourquoi écrire encore sur les pauvres aujourd’hui ? Si la réponse tenait dans le suivi des tours et détours du changement social, et dans la prétention de l’instruction d’une pauvreté revisitée, ou même dans l’identification du "faisceau de changements" survenus, ce serait trop simple et peut-être décevant. Mais lorsque trente ans plus tard, le sociologue s’avise de revenir sur son terrain, le lecteur doit savoir qu’un retour peut en cacher bien d’autres. C’est, en effet, vers d’autres questionnements que l’enquête nous conduit. 

Certes, dans l’avant comme dans l’après, c’est bien de pauvreté qu’il s’agit. Et plus épaisse et désespérante, sans doute, aujourd’hui qu’hier, même si des droits sont acquis et des savoir-vivre perfectionnés. Hier les Ecameaux, en bordure de Seine, Normandie, une cité de transit, à l’écart des métropoles de Rouen et du Havre, "Blanchard" pour les sociologues qui ont choisi ce pseudo, "Chicago" ou "la zone" pour les habitants de la ville voisine. Le texte, publié au Seuil en 1984 sous le titre "L’Argent des pauvres", est devenu "l’Archive" placé en fin d’ouvrage mais in extenso.  Aujourd’hui le retour est d’abord un choc. La pauvreté s’est comme figée sur place, la ville a perdu depuis les années 1970 15% de ses habitants et quarante-cinq de ses cafés. Des rues entières trouées d’immeubles visiblement déserts, un paradis pour squatteurs que même les squatteurs ont déserté. La banque sociale nommée CAF est une institution bien plus importante que la municipalité. Alors qu'hier, les marchands ambulants montaient à l’assaut de la place les jours de marché, "il ne reste aujourd’hui que quatre camelots de vêtements, un boucher, un poissonnier, un marchand d’huile" : entre hier et aujourd’hui, "ce décalage est impressionnant". Sur fond d’anémie, la "machine à laver les pauvres", au gré des destructions et des réhabilitations, reloge pour mieux déloger. Entre 1980 et 2010, les questions des sociologues sont changé, mais pas les réponses. Aux Ecameaux, on demandait : "comment tu es arrivé là ?", dans les HLM fatigués où ont été relogées les familles de la cité de transit détruite, on demande en 2010 : "comment tu en es parti ?". En un demi-siècle, "les familles endettées ont connu cinq expulsions (…) les traces de ces brutalités sont visibles dans les récits, dans l’esprit et sur les corps. Habiter n’a jamais été possible". Les sociologues ont retrouvé la trace de certains de leurs Blanchardins. Les perdus de vue le sont parce que fondus dans le paysage – "disparus, éclipsés, partis à la cloche de bois, sans adresse…" ou au contraire parce qu’ils auront pris soin de brouiller les pistes, mais de ceux-là, on conçoit qu’il ne soit pas question ici. Les faits divers sordides confirment en négatif ce que la réussite signifie : avoir réussi à s’arracher. C’est pourquoi le véritable clivage ne se passe pas entre la classe moyenne et les prolétaires, mais au sein même de ce dernier groupe. Les "stabilisateurs" que sont les droits et les minima sociaux (CMU, RSA) sont, dans la tempête, des recours indispensables.

Hier comme aujourd’hui, le même choix des auteurs pour le mode narratif, d’où le statut d’Archive attribué au premier texte. Hier, il s’agissait d’écrire le récit au quotidien, avec un regard neutre et engagé, d’une attention sans relâche et laissant toute sa place à un autre que l’on veut faire parler.  Les deux sociologues ont cherché les enfants de ceux-là, et les vieux encore désireux de raconter (beaucoup ont claqué la porte au nez des importuns) comme Jeanine, âgée de 75 ans, grand-mère au fait de tout sur chacun, ou Michelle, qui prend les sociologues à témoin de sa longue bataille pour récupérer la garde de son petit-fils. Au fil des récits, des photos et des lettres sorties des tiroirs pour l’occasion, on voit les familles se faire et se défaire, les liens éclater et se recomposer dans la violence subie et la violence portée, dont celle des institutions menaçant tous les jours : retrait du permis pour conduite en état d’ivresse ("privation qui s’est élevée ces dernières années au rang de véritable phénomène social"), suppression des allocations et des droits.  A travers les récits, les scènes se peuplent, les portraits se peaufinent, les personnes apparaissent ; le réel est là, servi par une écriture à l’écoute de mémoires incertaines et de récits circulaires. Pourtant, d’une enquête à l’autre, le regret s’est amplifié : n’être que des "contrebandiers de l’écriture", et non de vrais écrivains qui, seuls, auraient pu rendre ce réel dans toute sa densité.  

Claire LÉVY-VROELANT
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Titre du livre : Deux générations dans la débine : ethnographie d'une ville ouvrière.
Auteur : Laé, Jean-François, Murard Numa
Éditeur : Bayard
Date de publication : 06/01/12
N° ISBN : 2227483016
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