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Un engagement à la fois "dreyfusard" et résistant, avec Anne Simonin
[mercredi 28 mars 2012]



Pour les cinquante ans des accords d’Evian, les Editions de Minuit ont voulu mettre en avant sept ouvrages engagés appartenant à leur catalogue algérien, à nouveau disponibles. Anne Simonin, historienne, chercheuse au CNRS et auteur de Les Editions de Minuit 1942 – 1955. Le devoir d’insoumission  , a publié pour cet anniversaire Le droit de désobéissance. Les Editions de Minuit en guerre d’Algérie, plaquette au format très court retraçant le combat politique et moral mené par la maison d’édition rendue célèbre par son action dans la résistance. Dans un entretien avec nonfiction.fr, l’auteur revient sur cet engagement afin de préciser les contours d’une telle prise de position et le parcours d’un éditeur à nouveau engagé pendant la guerre d’Algérie.

Nonfiction.fr - Trois ans après le début de la guerre d'Algérie, quelles sont les conditions (majeures) qui ont permis la mobilisation des Editions de Minuit dans la dénoncitation systématique de la torture et la légitimation du droit à la désobéissance?

Anne Simonin - En premier lieu, rappelons que les Editions de Minuit ont une histoire très particulière. C’est la seule maison d’édition littéraire fondée dans la clandestinité en 1942. En pleine occupation nazie, Minuit publie un titre devenu très célèbre, Le Silence de la mer, écrit par Jean Bruller dit Vercors, l’un des fondateurs de Minuit. Mais cette maison d’édition au passé prestigieux fait face, en 1948, à un changement de direction. Cela provoque quelques tumultes : la génération fondatrice des Editions de Minuit se sépare, Jérôme Lindon en devient le P-DG. Se pose alors la question de sa légitimité à la tête de la maison d’édition, car il n’appartient pas au trio fondateur. Résistant de son côté, il a 18 ans à l’époque : il s’est notamment illustré dans le Tarn dans une attaque d’un train allemand dans le maquis. Ce changement de direction est une étape importante, l’histoire de Minuit est liée à ses fondateurs. De plus, contrairement aux autres entreprises éditoriales, les Editions de Minuit n’ont pas été fondées sur le seul apport financier. A l’origine, il y a le courage ; l’argent, certes, mais avant tout le courage. Il constitue une valeur intrinsèque de l’histoire des Editions de Minuit. Passé le changement de direction, en 1959, c’est un problème juridique qui va reposer la question de la légitimité de Jérôme Lindon à la tête de la société. Au cours de l’année 1959 intervient le renouvellement de la marque des Editions de Minuit.

À cette époque, Jérôme Lindon pense qu’il s’agit d’une simple formalité. Cela fait deux ans qu’il est engagé contre la guerre d’Algérie, deux ans qu’il dénonce cette guerre. Il publie à partir de l’automne 1957 son premier livre de dénonciation contre la torture avec Pour Djamila Bouhireb (écrit par Jacques Arnaud et Jacques Vergès). Il pense alors que son combat légitime sa présence, et donc sa reconduction à la direction des Editions de Minuit. La génération fondatrice n’est pas du même avis. Néanmoins, ce problème juridique du renouvellement de la marque se solde avec la publication (historique) de La Question  . La Question d’Henri Alleg peut être considérée comme l’équivalent du Silence de la mer pour la période de la Seconde Guerre mondiale. A ce moment-là, les interrogations concernant la légitimité de Jérôme Lindon ne se posent plus. Il participe, à son tour, à cette histoire glorieuse, à ce passé résistant et engagé, dont jouissent les Editions de Minuit. Il n’existe pas beaucoup de maisons d’édition françaises qui puissent revendiquer un passé aussi clair que celui des Editions de Minuit. C’est pourquoi, le passé de Minuit représente un "capital symbolique " très important, celui-là même qui rend possible l’engagement de la maison d’édition dans la guerre d’Algérie. Au départ se pose une problématique morale : la dénonciation de la torture. Or la mobilisation de la maison est rendue possible par son incroyable capacité à livrer bataille, du fait même de son passé glorieux.

Nonfiction.fr -  Les Editions de Minuit se lancent dès 1957 dans la publication d’ouvrages politiques qui dénoncent des actes de torture pratiqués par les militaires français en Algérie et en France. Elles vont s’atteler à révéler ce que le gouvernement, les autorités françaises et une partie de l’opinion refuse d’entendre. Comment expliquer la relative faiblesse de la mobilisation de l’opinion publique nationale et internationale ?

Anne Simonin - Chez les acteurs des Editions de Minuit, il va y avoir la volonté de "fabriquer " de l’électrochoc quant aux actes de torture commis en Algérie. Cette détermination va fonctionner, au regard des chiffres des tirages. La Question, c’est plus de 70 000 exemplaires en cinq semaines ; La Gangrène, un peu moins, autour de 30 000 exemplaires. Ce n’est pas rien, lorsque l’on sait que ces mêmes ouvrages sont frappés de saisies très rapidement après leur publication. Néanmoins, il est certain qu’il n’y a pas eu véritablement de mobilisation collective car aux yeux de l’opinion publique, la guerre d’Algérie n’est pas une guerre illégitime. Mais y a-t-il eu un mouvement collectif avec la Résistance ? Probablement davantage que ce qu’il se passe au moment de la guerre d’Algérie. Or cette apathie relative de l’opinion n’amoindrit pas l’élan impulsé par Les Editions de Minuit. C’est pourquoi à un moment donné, l’engagement se radicalise. Au bout d’un certain temps, quand vous avez publié votre cinquième ou votre sixième livre contre la torture et qu’il n’y a pas de volonté d’interrompre la guerre d’Algérie, il n’y a pas d’autre solution pour arrêter la torture que de soutenir l’indépendance de l’Algérie et prôner la désertion. Toutefois, au début de la guerre, Jérôme Lindon n’est pas sur des positions pro-déserteurs, notamment parce qu’il est patriote. Il considère également qu’il dispose d’une position de facilité, lui qui n’est pas mobilisable, à venir dire aux mobilisés : "Vous n’avez qu’à les arrêter [ces faits de tortures] ". Ce n’est pas le style de la maison, mais dès lors que la guerre continue, la seule solution pour résoudre le problème de la torture consiste en une position radicale. Cette radicalité est ainsi marquée par la validation de la désertion. Il s’agit d’une conversion. Ce n’est pas à l’origine le point de vue partagé par Jérôme Lindon. Progressivement se construit la nécessité de dire "si on ne proteste pas de façon vraiment radicale, ça ne va pas cesser ". L’engagement des Editions de Minuit, porté par Jérôme Lindon, est ainsi devenu un engagement politique face à l’inertie des autorités françaises.

Dès l’automne 1957 et le début de l’année 1958, Jérôme Lindon sait que les "évènements " de la guerre d’Algérie sont perdus politiquement : il s’agit d’une guerre coloniale, d’une guerre injuste. Néanmoins, cette guerre peut être gagnée militairement, et c’est cela qu’il faut empêcher à tout prix. Jérôme Lindon n’aura de cesse de dénoncer l’incohérence et l’injustice de cette guerre. La mobilisation de l’opinion publique restera faible, mais elle rencontrera plus de succès du côté des intellectuels  . Finalement, cette dénonciation systématique finira par aboutir, avec la signature des Accords d’Evian les 18 et 19 mars 1962.

Nonfiction.fr -  Les Editions de Minuit ne sont pas les seules à dénoncer les atrocités commisesExiste-t-il des exemples similaires dans le champ éditorial français pendant la guerre d’Algérie, soumis au même régime de censure?

Anne Simonin - Les Editions de Minuit ne sont pas les seules à occuper le terrain de l’engagement. Les Editions Maspero entrent en scène en 1959 pour dénoncer la guerre d’Algérie avec un livre, Le Refus, de Maurice Maschino. Julien Hage   a travaillé sur les Editions Maspero : il souligne qu’avec les Editons de Minuit, elles sont les deux seules de la communauté des éditeurs à être entrées en combat de façon politique.

Bien sûr, rétrospectivement, tout le monde est d’accord lorsque vous posez la question : "Êtes-vous favorable à la torture ? " Peu de gens vont vous répondre : "oui ". Et personne ne viendra vous dire que le combat contre la torture n’est pas le bon combat. Ils sont seulement deux éditeurs français à être montés au créneau. Notamment à cause des saisies récurrentes. Les saisies constituent un très bon indicateur de subversion. Maspero qui publie à partir de 1959 est la cible de toutes les saisies de la fin de la guerre. A ce moment-là, la censure provoque la radicalisation des positions de chacun.

Il existe un troisième grand éditeur pendant la guerre d’Algérie, il s’agit des Editions La Cité dont le responsable est Nils Andersson. La Cité est une maison d’édition située en suisse. Elle va relayer les publications et faire en sorte qu’une fois les livres de dénonciation de la torture en guerre d’Algérie saisis en France, ils puissent être publiés ou republiés pour ensuite être rediffusés.

Cette "sainte Trinité " représente le véritable front éditorial français, un front de dénonciation des actes de torture établis pendant la guerre d’Algérie.

Nonfiction.fr - Quelle analogie existe-t-il entre les Editions de Minuit et Maspero et les revues Esprit et Les temps modernes lors de la guerre d’Algérie ?

Anne Simonin - Pierre Vidal-Naquet, l’historien des Editions de Minuit, distingue deux types d’engagements fondés sur des traditions différentes. Concernant l’engagement des Editions de Minuit, il l’assimile à une tradition "dreyfusarde ", fondée sur une tonalité morale et marquée par la Résistance. Tandis que pour les Editions Maspero, il s’agit d’un engagement "tiers-mondiste " pour lequel l’axe international et anticolonialiste prime. Une phrase notoire de Jérôme Lindon valide cette position "dreyfusarde " : " ce que j’ai pu faire, je l’ai fait pour la France, non pour l’Algérie ". Cette phrase symbolise toute la teneur de l’engagement des Editions de Minuit et de la détermination de Jérôme Lindon, à savoir l’imposition de la reconnaissance des valeurs universelles de la France. Certes, il y a un fond politique commun entre les Editions de Minuit et les Editions Maspero, l’obtention de l’indépendance de l’Algérie, mais le fond métaphysique guidant leur action est différent.
Au-delà de ça, il existe une dimension essentielle que révèle le combat mené par les Editions de Minuit dans la guerre d’Algérie qui a trait à la forme : la qualité littéraire des publications est un élément constitutif de l’engagement de Minuit.
Lorsque Jérôme Lindon reçoit par courrier le texte de La Question, il doit procéder à un examen de validité. Ne pouvant établir la preuve matérielle des actes de torture, le témoignage doit être authentifié comme vrai. Ce témoignage, est-ce une preuve de l’authenticité de l’existence de la torture ? D’où le rôle joué par Pierre Vidal-Naquet aux Editions de Minuit. Il est "l’expert maison ". Avec une méthodologie d’historien, il a pu établir des recoupements et valider l’authenticité des témoignages. Mais ce qui fait la véracité de La Question pour Jérôme Lindon, c’est la qualité du texte. Quand un homme dit avoir été torturé dans les termes qu’emploie Henri Alleg, il n’y a que peu de doutes concernant la vérité des faits.

Dès lors, la maison d’édition de Jérôme Lindon est dans une position engagée, mais pas militante. Car lorsque que vous êtes dans une position militante, comme les Editions Maspero, le fond prime sur la forme ; le fond est nécessairement plus important que la forme. Pour les Editions de Minuit, pour dire les choses justement, il faut les dire correctement. Donc la forme a une importance absolument fondamentale. N’oublions pas que les Editions de Minuit, c’est l’éditeur du " Nouveau Roman ". La preuve en est qu’on reconnait tous les auteurs du "Nouveau Roman " - moins Samuel Beckett et Robert Pinget, respectivement irlandais et belge - parmi les signataires du Manifeste des 121. Ce texte est rédigé par le summum de la critique littéraire de l’époque, à savoir Jean Schuster, Dionys Mascolo, Maurice Nadeau et Maurice Blanchot. Cet attachement littéraire est une grande spécialité de Minuit par rapport à Maspero. La forme fait sens pour les Editions de Minuit.

Quant à l’opposition entre la revue Esprit et Les Temps Modernes, il semble que la ligne éditoriale relève de la radicalité supérieure,davantage "tiermondiste ", d’Esprit par rapport à celle des Temps Modernes. Mais c’est moins sur le fond du discours que sur l’incarnation personnalisée de l’engagement que les deux revues se distinguent. Celui qui a véritablement emblématisé la guerre d’Algérie, c’est Jean-Paul Sartre. Bien que l’on reconnaisse une importance évidente à Jean-Marie Domenach et à Paul Thibaud, ils ne sont pas des leaders aussi charismatiques que Jean-Paul Sartre. Pour le dire nettement, la différence entre les deux revues tient moins à la nature du discours qu’aux personnalités qui les portent, c’est-à-dire à la figure qui les incarne ; or l’homme qui est l’incarnation de cette ligne de démarcation c’est Jean-Paul Sartre pour la revue Les Temps Modernes et Francis Jeanson pour les Editions de Minuit. Dans cette guerre de solitude qu’est la guerre d’Algérie, l’adhésion massive à la dénonciation de la torture s’est fait à travers l’incarnation d’une personnalité charismatique. La personnalisation de la dénonciation de la guerre d’Algérie et des actes de torture a été un fait essentiel dans l’adhésion de l’opinion publique.
Car il n’y a pas eu de mobilisation politique d’envergure. Les institutions, les organisations politiques n’ont pas embrassé la cause des déserteurs de façon pleine et entière. Les éditeurs sont devenus des porte-parole d’un engagement extrême, engagement qui n’a pas été relayé au niveau politique, que ce soit par le Parti Communiste ou par le Parti Socialiste Unifié. L’extrême-gauche n’apporte pas l’appui politique nécessaire à la dénonciation de la torture. Ce que fait un éditeur pendant la guerre d’Algérie, c’est bien plus qu’être un éditeur : il devient un maître à penser".
 

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