On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Philippe Steiner, professeur de sociologie à l'université de Paris-IV, s'intéresse dans cet ouvrage à la formation des très hauts revenus en France et à leur perception par l'opinion publique. Salaires, bonus, stock-options : les réactions morales à ces revenus aux niveaux stratosphériques "ne sont-elles que l'expression d'une méconnaissance des lois de l'économie mondialisée ? Ou bien sont-elles les ferments d'une force de contestation politique" ? (p.9) demande-t-il en introduction. A travers cet essai vif et documenté, l'auteur dénonce des rémunérations "obscènes" en période de crise, qui traduisent pour lui un mouvement profond dans l'évolution actuelle du capitalisme financier marquée par le retour de fortes inégalités.
Les rémunérations superlatives
Que gagne le patron d'une grande société française ? Le revenu annuel moyen des P-DG du CAC 40, hors stock-options et autres actions gratuites s'établissait, en 2010, à 2,4 millions d'euros, soit 150 fois le salaire minimum, rappelle l'auteur dans un premier chapitre au titre évocateur : "Des revenus d'une autre galaxie". Un chiffre largement sous-estimé par les Français qui, lors d'une enquête récente, évaluaient les revenus des patrons des grandes entreprises aux alentours de 70 000 euros mensuels. En 2002, le rapport entre le salaire d'un ouvrier non qualifié français et le revenu moyen des patrons du CAC 40 était de 1 à 177, tandis qu'il était de l'ordre de 1 à 300 à la même époque outre-Atlantique, rappelle également l'auteur.
Pour Philippe Steiner, la difficulté à estimer ces chiffres faramineux a une signification sociale majeure : "il existe un clivage qui place à part les revenus des personnes situées au sommet de la hiérarchie sociale" (p.15). Par ailleurs, dans le même temps, lorsque on les interroge sur les niveaux souhaités d'écarts salariaux au sein de l'entreprise, les Français estiment à 8 700 euros la limite au delà de laquelle ils jugent le revenu mensuel trop élevé, souligne-t-il encore.
"Surhommes de l'économie"
Avec la crise financière, "l'ordre économique est confronté à une situation qui rend caduques les croyances sur l'échelle des inégalités, mais aussi sur le marché supposé fournir une mesure du mérite à la base les inégalités", dénonce Philippe Steiner (p.12). La légitimité de cet ordre est remise en cause, et pas uniquement au bas de la hiérarchie sociale. Le secteur de la finance de la banque et plus généralement, les hautes sphères du capitalisme financier contemporain sont étrangers à l' "ordre économique ordinaire", celui dans lequel se déroule la vie économique de la masse de la population, écrit-t-il : c'est le "monde économique des surhommes".
Que peut signifier la rémunération d'un ménage percevant 1 500 euros de salaires et prestations sociales pour un trader parisien gratifié d'un bonus à sept chiffres ? interroge-t-il encore. A l'inverse, que signifie la richesse représentée par un tel bonus pour ce ménage ? Quatre-vingt-dix-années d'activité, soit deux vies de salarié travaillant au salaire médian français !
1 commentaire
RM
http://www.carnetsnord.fr/titre/le-facteur-12
La réflexion fait écho aux 20 propositions pour réformer le capitalisme, des mêmes auteurs:
http://www.20propositions.com/