On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Les agences de notation – cette hydre à trois têtes dénommées Standard’s & Poors, Moody’s et Fitch – ont réussi, depuis deux ans déjà, à infléchir les politiques publiques de la France comme de l’Espagne, de la Grèce comme de l’Italie. Avec le succès que l’on sait.
Le triomphe de l’hydre à trois têtes
Cette inflexion des politiques conduites par l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne a une triple origine.
Elle est d’abord due au poids impressionnant de l’hydre à trois têtes. Alors qu’il existe officiellement plus de 130 agences de notation à travers le monde, Standard’s & Poor’s, Moody’s et Fitch – les " fat three " s’engraissant sur le dos de la misère sociale – représentent 85% du marché. Les deux premières, basées à New York, affichent un chiffre d’affaire de respectivement 2,6 et 1,8 milliards de dollars. La troisième, basée à Paris, présente un chiffre d’affaires supérieur à 600 millions de dollars. Des chiffres qui laissent songeurs lorsque l’on sait qu’en France, la mission sport, jeunesse et vie associative est dotée d’un budget inférieur à 500 millions d’euros dans le cadre de la loi de finances 2012.
Cette inflexion est ensuite due au détournement progressif du rôle original des agences. D’évaluateurs de la fiabilité financière des sociétés, des institutions, des produits financiers et des Etats – chacun étant noté selon l’échelle désormais célèbre s’établissant du AAA au D –, pourvoyeuses d’informations pour les acteurs du marché financier, les agences se sont en effet peu à peu converties en grandes prêtresses de la doxa économique et financière néolibérale – il suffit de consulter les CV de leurs employés. Doxa saluée par les investisseurs et imposée sans contrepartie aux émetteurs, contraints à rechercher constamment l’approbation des agences. Or que les entreprises privées cherchent à satisfaire les exigences des agences de notation, c’est une chose. Quand il s’agit d’Etat aux gouvernements démocratiquement élus, c’en est une autre.
Cette inflexion est due enfin à l’inertie des gouvernements – à défaut du gouvernement – de l’Union européenne et des autres puissances mondiales, qu’elles soient chinoises ou américaines, alors même que la responsabilité de l’hydre à trois têtes dans la crise financière de 2008 dont nous subissons encore et toujours aujourd’hui les conséquences ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est en effet la mauvaise appréciation du risque par les agences de notation qui a conduit à rendre les subprimes attractives auprès d’un nombre croissant d’investisseurs et ainsi à faciliter leur diffusion. Mauvaise appréciation non seulement liée à la multiplication d’erreurs techniques, mais également à l’importance de conflits d’intérêts persistants entre agences et émetteurs, conflits sous-jacents au business model d’agences payées non par les investisseurs mais par les émetteurs des produits soumis à notation (à l’exception notable des Etats dont la notation est officiellement " gratuite "). Conflits d’intérêts sur lesquels le département de justice américain a d’ailleurs ouvert une enquête, soupçonnant notamment les dirigeants des agences d’avoir poussé les analystes à noter favorablement des obligations adossées à des créances immobilières pourtant identifiées comme douteuses.
La portée potentielle de cette inflexion des politiques publiques par les agences de notation était en août 2008 – au moment de la faillite de Lehman Brothers dont l’hydre à trois têtes était en partie responsable – insoupçonnée. Trois ans plus tard, en janvier 2012, les exemples espagnol, français, grec et italien suffisent à eux-seuls à donner froid dans le dos, sans même qu’il ne soit nécessaire de convoquer les désespoirs irlandais et portugais.
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