Rédacteur

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Là-haut sur la montagne
[lundi 20 février 2012 - 12:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
On What Matters (Volumes I & II)
Derek Parfit
Éditeur : Oxford University Press
1440 pages / 36,11 € sur
Résumé : Parfit signe ici un ouvrage colossal et attendu sur la morale, véritable blockbuster philosophique s'il en est.
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Imaginez-vous alpiniste chevronné. L’un de vos projets les plus chers est de gravir le Mont-Blanc. Ce projet a-t-il de la valeur, et si oui, de quel ordre ? Imaginez qu’au lieu de ça, vous consacriez votre temps et votre argent à venir en aide à une association caritative. Imaginez enfin que, pessimiste, vous ayez réalisé que l’histoire humaine n’a été jusque là qu’un grand gâchis qu’aucun avenir radieux ne pourrait compenser. Quelles théories sont les plus à même de vous aider à répondre à ces questions ; lesquelles vous seront les plus favorables, en ce sens qu’elles soutiendraient la réalisation de vos désirs personnels ; et lesquelles sont les plus impartiales tout en étant acceptables même pour celui qui devrait se sacrifier ?

Imaginez-vous maintenant philosophe. Vous n’êtes ni Nietzsche ni Michel Serres et les sommets alpins vous effraient. Vous avez néanmoins un grand projet philosophique. Celui-ci, s’il réussissait, ne serait pas vain selon vous, car il contribuerait, même indirectement, à faire de ce monde un monde meilleur. Vous croyez au progrès philosophique, et moral. Ce projet vous prendrait vingt-cinq années et que, s’il se révélait avoir manqué sa cible, votre vie, dont ces années ont occupé une part significative, aurait été en partie gâchée. De quoi dépendrait le succès de ce projet particulier ? Quelle montagne s’agit-il de gravir ici pour l’accomplir ? Quels obstacles vous faudrait-il franchir pour parvenir au sommet ?

C’est à une semblable entreprise que Derek Parfit, auteur du très important Reasons and Persons , a consacré ces vingt-cinq dernières années. Cette entreprise a un nom, On What Matters, dont le titre initial, quand le manuscrit ne faisait encore que circuler sur internet et dans les départements de philosophie anglo-saxons, était Climbing the Mountain. Et le lire est en soi une épreuve. Les deux tomes qui composent l’ouvrage regroupent quelque 1440 pages sommaires, appendices, notes et références compris (le corps du texte est d’environ 1100 pages).

Sur le rabat de couverture de chaque tome, Oxford University Press a écrit : "Ce livre traite des raisons, de la valeur, et de la moralité. Il y a au début de chaque volume des résumés. Chaque volume peut être acheté et lu séparément." Il s’agissait à l’origine des Tanner Lectures de Parfit à l’UC Berkeley en 2002, suivies comme de tradition de commentaires, par Tim Scanlon, Susan Wolf et Allen Wood, auxquels s’ajoute celui inclus par la suite de Barbara Herman. Ces commentaires sont eux-mêmes suivis de réponses par l’auteur. Mais le volume total est considérablement augmenté par rapport aux publications habituelles de Tanner Lectures. On What Matters, attendu de longue date, a été acclamé par Peter Singer comme le plus grand livre d’éthique depuis The Methods of Ethics de Sidgwick (1874) , ce que, à l’époque de la parution de Reasons and Persons, Samuel Scheffler avait déjà dit au sujet de celui-ci. Jeff McMahan, ancien étudiant de Parfit, a d’ailleurs noté que Singer se trompait peut-être : au moins un livre avait déjà pu rivaliser avec celui de Sidgwick, à savoir Reasons and Persons lui-même. Quoi qu’il en soit, On What Matters (OWM) est un livre extrêmement important, ne serait-ce que par son envergure, son ambition et sa rigueur.

Que s’est-il donc passé depuis Reasons and Persons (R&P) ? Tout d’abord, OWM était déjà prévu par R&P, dans lequel on trouve déjà l’espoir que du progrès peut être fait en philosophie morale et qu’il y a une montagne à gravir quelque part dans l’univers. L’idée d’une "Théorie Unifiée" et la métaphore de la montagne y apparaissent déjà . Mais OWM veut démontrer que cet espoir n’était pas vain, et développer cette Théorie Unifiée pour intégrer, non plus le conséquentialisme et la moralité de sens commun, mais conséquentialisme, contractualisme et kantisme. L’espoir n’est pas mince puisqu’il s’agit de montrer non seulement qu’il y a des vérités morales objectives mais aussi qu’un accord est possible et probable sur ces vérités. La continuité entre R&P et OWM s’éprouve également par les échos que les lecteurs familiers de R&P reconnaîtront (dilemmes "Each-We" – problèmes de coordination dans l’universalisation des maximes –, "problèmes de non-identité"). Cependant la lecture du premier n’est pas nécessaire à la bonne compréhension du second ; les rappels utiles y sont faits et on y retrouve parfois même des passages quasiment identiques.

Ce qui a véritablement changé en revanche, c’est que Parfit a relu Kant, qui auparavant l’agaçait. De très près et sérieusement. D’où, en préface, des considérations lyriques sur les mérites de ses deux maîtres, Kant et Sidgwick. Les kantiens, d’accord ou non avec sa lecture originale, s’en réjouiront ; d’aucuns considèreront en revanche que relire Kant aura donné à la pensée de Parfit un tournant préjudiciable, qui en tout cas se chiffre en commentaires interminables et en déclarations d’amour pour le chinois de Königsberg. Mais que les adversaires de Kant se rassurent : Parfit dit aussi admirer Nietzsche, auquel il consacre un des derniers, et des plus étonnants et agaçants  , chapitres de l’ouvrage. Nietzsche qui voyait la morale comme problème devient à la fin d’OWM un problème pour la morale selon Parfit.

L’objectif de Parfit dans On What Matters est double : normatif et méta-normatif. Le premier aspect consiste à réconcilier les trois grandes théories morales (kantisme, conséquentialisme et contractualisme) au sein d’une Triple Théorie unifiée qui montrerait que ceux que l’on croyait irréconciliables gravissaient en réalité la même montagne, mais sur des flancs différents. Parfit les accueille au sommet avec pour récompense la bonne nouvelle de leur entente possible. Si cette réconciliation est possible, et si le versant méta-normatif n’est pas un mirage, il y aurait donc une vérité morale, et une seule, sur laquelle tous peuvent s’entendre et qui donne de la chair à ces théories en même temps que Parfit leur donne du souffle pour se la partager.

Malgré l’unité affichée, OWM est hétérogène. Plutôt qu’un ensemble systématique, c’est une compilation de ce qui aurait pu constituer trois ouvrages séparés. Un livre sur l’intégration possible d’un Kant révisé à l’éthique contemporaine (Parties 2 et 3), assorti de commentaires et réponses (Parties 4 et 5), un livre sur les raisons et les valeurs (Partie 1), et un livre de méta-éthique (Partie 6) . Ce dernier, le plus conséquent, est aussi le plus hétérogène par l’inclusion de deux appendices métaphysiques, la reproduction d’un étrange mais fascinant article initialement paru dans la London Review of Books intitulé "Why Anything ? Why This?" et proposant de subtiles variations sur "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?", et un chapitre intitulé "On What There is" défendant le "possibilisme" contre l’"actualisme". Ce dernier n’est pas sans lien avec le reste de l’ouvrage ; le premier en revanche beaucoup moins. A cela s’ajoutent répartis entre les deux tomes huit autres appendices subsidiaires (sur Kant, les raisons, David Gauthier, et le mérite) rattachés au corps du texte, dont la lecture n’est pas requise pour la compréhension d’ensemble. Passé cette impression de fouillis, le lecteur aura toutefois le sentiment de pénétrer dans une cathédrale, à l’architecture certes moins élégante que celle des illustrations de couverture, mais non moins intimidante. Et lus sous l’angle d’une élimination minutieuse des obstacles à l’idée d’un progrès vers une unique et nécessaire vérité morale, toutes les parties de ce monument font peu ou prou corps.

Titre du livre : On What Matters (Volumes I & II)
Auteur : Derek Parfit
Éditeur : Oxford University Press
Collection : The Berkely Tanner Lectures
Date de publication : 26/05/11
N° ISBN : 0199265925
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1 commentaire

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Nicolas Delon

14/03/12 14:40
A la relecture, je m'aperçois avoir attribué par inattention à Larry Temkin une théorie qui n'est pas la sienne. Temkin ne défend pas le prioritarisme mais au contraire, contre des objections de celui-ci, l'égalitarisme. Les discussions de Parfit portent sur des questions de priorité et non un quelconque prioritarisme de Parfit.

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