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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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[mardi 14 février 2012 - 22:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Linguistic justice for Europe and for the world
Philippe Van Parijs
Éditeur : Oxford University Press
320 pages / 32,89 € sur
Résumé : Un plaidoyer très argumenté à la fois pour la diffusion et la démocratisation de l’anglais comme lingua franca, et pour la protection de la diversité linguistique par des politiques de territorialité linguistique.
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"Throughout the world people must acquire the ability to say : "English is our language, even when it is, as for many of us, only one of our languages and one we use less comfortably, less fluently, less elegantly, less "correctly" than its native speakers. But there are as many legitimate ways of using it as there are people who bother to use it. We can, must, and will use English in the way we choose and to say what we choose to say in it, including – indeed especially – when it diverges significantly from what the average Anglophone would say or from what North America’s most influential think tanks would like us to say."" 

La diffusion de l’anglais comme langue de communication internationale est souvent perçue et dénoncée comme une forme d’injustice et une menace pesant sur la diversité linguistique. Cette pratique généralisée de l’anglais, en plus d’être le vecteur d’une domination économique, politique et idéologique, s’appuie en outre sur une conception très réductrice de ce qu’est une langue. Le langage est réduit en effet à n’être qu’un médium de communication, et les différentes langues apparaissent comme des outils plus ou moins efficaces et rationnels pour échanger nos idées et nos contrats. Dans la grande compétition entre les langues, l’anglais s’est imposé comme "langue de service", et cela tend à nous faire oublier que les langues sont beaucoup plus que cela, qu’elles sont aussi et avant tout des "langues de culture", qu’elles contiennent chacune une vision du monde singulière, qu’elles sont des éléments constitutifs de nos cultures et identités collectives. D’ailleurs, l’anglais qui est parlé à travers le monde, n’est même pas véritablement de l’anglais, c’est du globish, du global English, de l’anglais suffisamment appauvri et mal prononcé pour que les réels anglophones soient en réalité les plus mal compris.

Il est donc de bon ton de dénoncer le globish, malgré la conscience que la journée des langues organisée chaque année par l’Union Européenne a une portée principalement et naïvement symbolique, et ne changera probablement pas le cours des choses. Dans un livre riche et stimulant paru en 2009, Traduire, défense et illustration du multilinguisme, le juriste et philosophe Belge François Ost, résumait l’alternative dans laquelle nous nous engouffrons : "Ou la langue unique, ou le repli sur les idiolectes particuliers. Ou l’adoption d’une langue universelle commune (justifiée par l’efficacité et la rationalité) ou le repli sur telle langue nationale (justifié par la dignité et l’identité)" . A cette ruineuse et fausse alternative, il faut opposer la voie du multilinguisme et la traduction, conçue comme "hospitalité langagière – notre seule alternative à la barbarie" . Et contre les eurocrates partisans du tout-à-l’anglais et artisans du néo-libéralisme bruxellois, on aime à se rappeler la belle phrase d’Umberto Eco, "la langue de l’Europe, c’est la traduction".

Certes. Mais le globish constitue-il nécessairement une telle menace ? Peut-on seulement envisager l’idée qu’une langue de communication universelle, une lingua franca (aujourd’hui, de fait, l’anglais) puisse être autre chose qu’un mal ? Rarement, dans les milieux philosophiques en tout cas, est examinée l’hypothèse que cela puisse être une véritable chance que de posséder un tel outil, un outils qui nous permette d’entrer en relation avec d’autres individus en tout point du globe, d’engager une discussion, de débattre, de défendre des positions et des intérêts, de faire valoir des revendications – que cela puisse être une chance et peut-être une condition nécessaire pour l’institution d’un débat démocratique à l’échelle mondiale. La diffusion d’une lingua franca est-elle, enfin, nécessairement incompatible avec la protection des autres langues nationales ?

C’est le grand intérêt et mérite du dernier ouvrage du philosophe Philippe Van Parijs, connu pour ses travaux sur la justice et sa réflexion sur l’allocation universelle : Linguistic Justice for Europe & for the World, paru à l’automne 2011. La thèse de Van Parijs est double : d’une part considérer que la diffusion de l’anglais, par un effet boule de neige, ne peut que s’accélérer et que celle-ci doit être encouragée. La maîtrise de l’anglais fournit en effet une arme peu coûteuse et essentielle dans la lutte urgente pour davantage de justice, d’égalité et de démocratie à l’échelle mondiale ; elle offre un instrument de communication et de mobilisation facilement appropriable. D’autre part, penser et mettre en œuvre un principe de "territorialité linguistique", qui vise à protéger sur un territoire donné, l’usage d’une ou plusieurs langues, par des politiques plus ou moins coercitives.

L’argumentation de Philippe Van Parijs est serrée, les objections que l’on peut faire à chacune de ses thèses sont considérées sérieusement, les exemples sont nombreux. Et même si l’on ne suit pas nécessairement l’auteur dans ses conclusions, l’ouvrage donne matière à penser, les clarifications conceptuelles sont utiles et rigoureuses, et la réelle (et belle) légitimité de sa démarche mérite d’être prise en compte avec le plus grand intérêt. Le livre de Van Parijs rend impossible de se contenter de quelques agréables formules en faveur du multilinguisme contre le globish, et invite à réinterroger certaines évidences que nous ne questionnons plus. Même si l’on ne doit pas être d’accord avec ses thèses, la lecture de l’ouvrage et l’examen de ses arguments ne pourront que rendre plus solides et rigoureuses les positions que nous présentions au début.

Titre du livre : Linguistic justice for Europe and for the world
Auteur : Philippe Van Parijs
Éditeur : Oxford University Press
Collection : Oxford Political Theory
Date de publication : 29/09/11
N° ISBN : 0199208875
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