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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Delacroix ou la mémoire en défaut
[dimanche 12 février 2012 - 12:00]
Histoire de l’art
Couverture ouvrage
La peinture en écharpe
Hubert Damisch
Éditeur : Klincksieck
126 pages / 17,10 € sur
Résumé : Une réflexion personnelle et percutante autour du  Journal  d’Eugène Delacroix
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Le titre, énigmatique,  est trompeur : La peinture en écharpe, Delacroix, la photographie. Il ne s’agit pourtant pas d’un livre sur les rapports  entre peinture et photographie au XIXe siècle, selon une vulgate désormais bien connue qui veut que l’émergence de l’une marque la remise en cause de l’autre. Il ne s’agit pas non plus de revenir sur les sentiments ambigus que nourrissait Delacroix à l’égard de la photographie  . Ce –relativement- bref texte, réédité en novembre 2010 par les éditions Klincksieck,  est l’occasion pour Hubert Damisch, philosophe et historien de l’art à la bibliographie protéiforme,  de livrer sa vision personnelle d’un des grands textes de l’histoire de l’art, le Journal du peintre Eugène Delacroix.  L’ouvrage,  issu de la refonte d’une préface au Journal et d’une conférence sur Delacroix et la photographie, est complexe, mais, au prix de quelques relectures, il ouvre des perspectives neuves sur l’œuvre d’un des artistes « phares » du XIXe siècle.

Malaise photographique

Tout commence par le constat d’un malaise : l’auteur – qui s’exprime à la première personne – regarde une photographie   d’Eugène Delacroix  alors qu’il vient de relire son monumental Journal. La contemplation laisse l’historien d’art perplexe: impossible d’imaginer l’auteur du Journal  avec cette apparence « mi-rapin, mi-académicien » !  La photographie vient heurter l’image mentale qu’ont laissée à l’historien ses lectures assidues du Journal. Elle gêne, car elle met à nu le « leurre » constitutif du Journal censé fixer pour la postérité la personnalité intime de l’auteur dans ce qu’elle a d’intemporel. La photographie au contraire vient rappeler de façon crue que le peintre, à l’apparence de dandy tourmenté et fragile  , s’inscrit dans une époque qui appartient définitivement au passé.

L’anecdote photographique sert de point de départ à une réflexion globale sur les principaux ressorts qui sous-tendent le Journal de Delacroix, à savoir la mémoire, les arts, et l’irruption de la modernité dans la peinture, dont la photographie est en quelque sorte le symbole. Il faut souligner la mise en page originale de l’ouvrage, disposé comme un texte bilingue : les analyses de Damisch (sur la page de droite) sont présentées en regard de citations du Journal (sur la page de gauche). L’ensemble forme comme une partition à deux voix et  permet au lecteur de confronter aisément les analyses de l’historien d’art à la parole du peintre-écrivain. 

La mémoire à l’œuvre

La mémoire occupe une place centrale dans la réflexion de l’auteur : Delacroix souffrait cruellement de son manque de mémoire : « ma mémoire s’enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus maître de rien, ni du passé que j’oublie, ni à peine du présent » déclare le peintre  . Conscient de cette défaillance, Delacroix décide très jeune de tenir un journal intime afin de  garder la trace des évènements, des idées qui l’ont marqué au cours de ses journées. Delacroix tient son Journal de 1822 jusqu’à la fin de sa vie, malgré une longue période d’interruption entre 1824 et 1847.  . Delacroix tente ainsi de remédier à l’inexorable fuite du temps en s’inventant une « mnémotechnie » par le biais du Journal, comme l’a très bien vu Baudelaire lorsqu’il écrit à propos du peintre : « L’œuvre de Delacroix m’apparaît quelquefois comme une sorte de mnémotechnie de la grandeur et de la passion native de l’homme universel »  . Le journal de Delacroix est un moyen mnémotechnique, une « astuce » du peintre pour figer par l’écriture l’expérience présente toujours labile et prête à s’évanouir dans les brumes de la mémoire.

Titre du livre : La peinture en écharpe
Auteur : Hubert Damisch
Éditeur : Klincksieck
Date de publication : 30/11/99
N° ISBN : 2252037873
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