Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
L’écologie politique est un humanisme !
[mardi 31 janvier 2012 - 10:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Eléments pour une éthique de la vulnérabilité : Les hommes, les animaux, la nature
Corine Pelluchon
Éditeur : Cerf
352 pages / 22,8 € sur
Résumé : Un livre dense et ambitieux, qui relie, de manière nécessaire, les exigences portées par la question écologique à divers champs de l’éthique appliquée (agriculture, rapport de l’homme à l’animal, organisation sociale du travail, éducation, handicap).
Page  1  2  3 

Que faire pour que la prise en compte des problèmes écologiques ne se réduise pas à de simples déclarations d’intention ? Que faire pour que l’écologie, au-delà d’une simple éthique du quotidien, devienne une véritable écologie politique ? Comment sortir des impasses, des déceptions qui se renouvellent lors de chaque sommet interétatique ou  de prises de position gouvernementales, consacrés aux questions écologiques ?

C’est à ce type de questions que répond le livre dense et ambitieux de Corine Pelluchon Eléments pour une éthique de la vulnérabilité. Nourri des réflexions de ses précédents travaux (notamment L’autonomie brisée, Paris, PUF, 2009), l’ouvrage montre que la réponse à ces questionnements est exigeante, en ce qu’elle implique de "soumettre à la critique le modèle d’organisation sociale et politique qui s’est imposé en Occident " . Cette critique est au cœur même de la réflexion écologique qui pointe non seulement la "défaillance de nos institutions " , comme instances décisionnelles et de mise en œuvre, mais aussi la "naïveté de nos présupposés anthropocentriques ". Ces présupposés ont des conséquences qui touchent à la fois la manière dont l’homme pense son rapport à la nature, à la terre, mais aussi la manière dont il pense son rapport aux autres hommes, particulièrement à ceux  dont le mode de vie, ou d’être, ne répond pas aux normes dominantes, valorisées dans l’espace social : l’autonomie conquérante et la performance.

C’est en ce sens que Corine Pelluchon  met en avant les exigences portées par la question écologique. Prise dans sa radicalité, elle n’exige rien de moins qu’une refondation complète de la pensée politique, c’est-à-dire de son soubassement ontologique. L’ontologie qui soutient une philosophie politique rénovée par la prise en compte sérieuse de la question écologique nécessite de repenser l’homme dans son rapport à cet autre qu’est la nature et dans son rapport aux autres hommes. Une pensée conséquente qui a pour centre l’homme suppose de l’appréhender de manière décentrée, à travers son autre, ses autres. Cette inscription de l’altérité au cœur d’une pensée de l’homme, qui invite à le penser non pas à partir de ce qui lui est propre, mais à partir de ses autres, est, de manière stricte, l’objet de l’éthique de la vulnérabilité.

Cette éthique a des implications politiques immédiates : l’efficacité de l’action politique (institutionnelle ou citoyenne) ne peut s’effectuer qu’au prix d’une telle refondation de la pensée de l’homme, qui sous-tend l’agir. Refondation qui loin de faire de l’écologie une option politique et philosophique périphérique, l’inscrit pleinement au cœur d’un projet progressiste de civilisation, qui engage une critique profonde des modes de vie et d’organisation socio-économiques humains et des modèles de développements  qu’ils défendent.

Les perspectives offertes par  Eléments pour une éthique de la vulnérabilité sont ainsi surprenantes, en ce qu’elles nous invitent, sans détour, à nous défaire de certaines thèses, qui sonnent comme de lourdes évidences.

D’abord, ce n’est pas en partant d’une pensée de la nature  mais bien en partant d’une pensée de l’homme qu’on peut prendre la mesure de ce qu’exige l’écologie, d’un point de vue ontologique et politique . L’écologie, en ce sens, est un humanisme, mais un humanisme de l’altérité, c’est-à-dire un humanisme non anthropocentrique, qui, intègre une critique de la philosophie classique du sujet et de sa traduction politique comme théorie contractualiste. Humanisme qui se fonde sur la manière dont l’individu se pense lui-même "dans son rapport aux autres et à la terre qu’il habite " .

Ensuite, loin d’une incrimination de la justice et de la pensée des Droits de l’Homme et des institutions libérales, l’écologie, bien pensée – c’est-à-dire prise au cœur du renouvellement conceptuel et ontologique qu’elle appelle – suppose leur enrichissement. L’écologie politique ne suppose ni un appareil compliqué de réglementations, ni même, de la part de l’Etat, une forme de tyrannie bienveillante – limitant les libertés négatives de l’homme pour le bien de ce dernier – elle engage une véritable rénovation de l’exercice démocratique. L’écologie invite à repenser la démocratie en l’épaississant d’une certaine compréhension de l’homme. Loin de les rejeter, elle renforce les normes de l’Etat et de la vie démocratique, comprise comme espace public d’expérimentations citoyennes (associations, pratiques sociales etc.) et de débat : le renforcement de ces normes est le seul moyen d’intégrer, de manière sérieuse et efficace, l’écologie à la politique, ou mieux encore, de constituer quelque chose comme une véritable écologie politique.

Ainsi, l’écologie,  en ce qu’elle appelle une philosophie à la hauteur des révolutions qu’elle doit engager sur le plan de nos modes de vie et de l’appréhension de notre être, renoue avec l’idéal de civilisation des Lumières en le rénovant.

Les Lumières, et même avant elles Descartes ou la Bible (!) ne sont pas coupables ! Coupables d’avoir promu une certaine compréhension de l’homme, "empire dans un empire ", faisant de la nature un simple réservoir. Cependant, l’idéal civilisationnel porté par les Lumières, doit être revu, pour mieux servir l’entreprise de déconstruction, à la fois théorique et pratique, du mythe de l’individualisme néo-libéral, où l’individu humain conçoit  sa relation à la terre, ou aux autres hommes,   à l’aune des catégories de "performance " et d’  "utilité " - se rapportant ainsi à ce qui n’est pas lui "comme à un moyen au service de sa vie " . Cette déconstruction invite à  "repenser un idéal d’humanité qui n’est pas lié à la possession de certaines capacités, ou à l’appartenance à une espèce, mais qui dépend de certaines valeurs " .

Par conséquent, toute philosophie prenant pour objet la question écologique et ayant même pour fin de la fonder, doit se déployer au sein d’approches multiples qui interrogent les différents modes d’être de l’homme dans son rapport à ses autres (cet autre qu’est la nature comprise comme "plurivers " (Latour), cet autre de l’autre qu’est l’animal, ou encore cet autre, dans une société qui valorise l’autonomie conquérante et la performance, qu’est la personne en situation de polyhandicap etc.). Ces différentes approches, qui constituent autant de terrains pour l’éthique appliquée, sont convoquées par l’auteur pour procéder à une réforme du sujet.  Cette réforme constitue l’objet de l’éthique de la vulnérabilité.

Titre du livre : Eléments pour une éthique de la vulnérabilité : Les hommes, les animaux, la nature
Auteur : Corine Pelluchon
Éditeur : Cerf
Date de publication : 31/01/12
N° ISBN : 2204088242
Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici