Rédacteur

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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De la gestation des juristes en Amérique
[mardi 24 janvier 2012 - 08:00]
Sociologie du Droit
Couverture ouvrage
L'enseignement du droit et la reproduction des hiérarchies
Duncan Kennedy
Éditeur : Lux
148 pages
Résumé : Une critique radicale et argumentée du modèle des "cliniques de droit" qui séduit toujours plus en France.
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*Ce texte a d’abord été publié sur Droit cri-TIC, le blog animé par l’auteure. Plutôt que d’un compte-rendu, il s’agit d’une invitation à la lecture de l’ouvrage en cause.

Rares sont les ouvrages qui, se préoccupant de l’enseignement du droit, s’avèrent singulièrement critiques et particulièrement distrayants tout en prenant au sérieux la question du droit.

L’ouvrage de Duncan Kennedy, L’enseignement du droit et la reproduction des hiérarchies  est de ces petits opuscules qui pourraient utilement alimenter la réflexion sur le thème, en France. La précision "en France" s’impose dans la mesure où, dans ce petit livre qui annonce en sous-titre : "Une polémique autour du système", les remarques pertinentes proposées par Duncan Kennedy sur l’enseignement du droit se fondent essentiellement sur les méthodes à l’œuvre dans les universités états-uniennes.

Le regard porté sur les méthodes d’enseignement du droit dans les facultés de droit américaines pourraient être, pour certaines d’entre elles, transposées dans le système d’enseignement supérieur français. Notant, en préface, à propos des facultés américaines, "leur mentalité d’école de commerce, leur souci permanent du détail au détriment de l’ensemble, l’alternance de détachement et d’acharnement à accomplir une modeste tâche" , ce qui renvoie aux attentes gouvernementales envers les universités françaises, D. Kennedy inviterait les juristes à s’interroger sur les dérives de cet enseignement désormais sous perfusion LRU.

Toutefois, la proposition de lecture de cet ouvrage ici simplement ébauchée ne prétend pas s’intéresser aux enseignements dans le système universitaire français, quand bien même le modèle d’outre-manche voudrait s’insinuer dans bien des facultés ou des UFR de droit qui jouent sur l’air d’une américanisation plus ou moins forcée, sans disposer des moyens pour le faire…

Duncan Kennedy, professeur de droit à l’université Harvard, s’alarme quelque peu de la portée d’une vaste "blague" qui consiste à instiller dans les esprits la justesse d’une pensée de domination et surtout de hiérarchie… Les facultés de droit diffusent la science des privilégiés  ; elles enseignent des façons de penser qui indiquent aux étudiants les moyens, aux contenus superficiels, de s’incruster dans leur milieu social, de s’inscrire dans les hiérarchies professionnelles et de les répercuter dans toutes les sphères : la reproduction du modèle assure de la réussite... du maintien du système dominant. Car, l’enseignement du droit contribue nécessairement à un enracinement des inégalités sociales, qu’elles qu’en soient les critères et caractéristiques (argent, couleur de la peau, sexe). Les prétendus idéaux moraux véhiculés par un concept de "justice" décalé par rapport à celui d’"humanité", qui traversent cet enseignement les confirment et les justifient : le droit et son enseignement construisent et reconstruisent la domination des intérêts des puissants.

Que les études de droit soient considérées comme un “plus” quel que soit le milieu social d’origine des étudiants, que les enseignants en droit se trouvent être plus qu’assez conformistes, que les étudiants soient appelés à manier le vocabulaire juridique et les notions de droit pour en envisager, à terme, la pratique, l’objectif du propos est articulé autour de la difficulté pour les professeurs de droit de dépasser les horizons d’un savoir borné : "La véritable teneur intellectuelle du droit semble se limiter à l’apprentissage des règles, de ce qu’elles sont et de leur raison d’être, tout en dénichant le rare juge disposé à rendre ces règles légèrement plus humaines. Cet exercice fondamental mène à une double capitulation : à la passivité de la classe et à une attitude résignée envers le contenu du système judiciaire." .

La particularité d’un enseignement du droit au Etats-Unis – qui commence à pénétrer les postures pédagogiques en France – repose sur la prise en considération des "cas", cas pratiques qui se donnent à penser en termes de "causes". Que le droit soit présenté comme une "force progressiste" ou comme un "instrument au service de l’ordre établi" , la mise en valeur des “causes” devant être étudiées, – causes à déconstruire plus qu’à défendre, à justifier plus qu’à décomposer –, permet de signaler les travers d’une distinction entre les "causes ennuyeuses" relatives, le plus souvent, aux procédures  et les "causes occasionnelles" qui donnent aux faits une résonance primordiale pour se saisir des solutions offertes ou rejetées par les juges.

Pour ne pas offusquer les bien-pensants tout en respectant la liberté d’enseignement, "ces causes peuvent porter sur n’importe quel sujet, pourvu qu’elles soient sans portée politique, morale ou émotive" .

Les analyses menées pendant les cours ont pour but de convaincre les étudiants que la décision de justice placée en illustration de la cause clôt ’bien’ l’affaire : "Derrière toute décision judiciaire qui apparaît injuste ou incompréhensible, il est fort probable qu’il y ait une explication très rationnelle. Il revient à l’étudiant de découvrir cette explication. Celle-ci sera formulée suivant un raisonnement juridique qui répondra à des objectifs sociaux généraux demandant un résultat spécifique, plutôt qu’à un traitement équitable correspondant à une situation donnée (le charabia formaliste est tout aussi néfaste que l’équité simpliste)."  A partir de ces positionnements, Duncan Kennedy ouvre plusieurs fronts : le premier révèle "la teneur idéologique de l’enseignement du droit"  ; les suivants en exposent les conséquences : "les hiérarchies des professions juridiques" , "la contribution des facultés de droit aux hiérarchies du barreau" , "la reproduction des hiérarchies"((p. 73 à 88.), etc., ce, jusqu’à en évaluer la "stratégie"(( p. 117 à 126.)). Chaque étape de l’étude introduit la suivante, chaque étape dépend donc de la précédente. L’ensemble est à lire en un seul trait.

Ce que ne fait pas cette incitation à lire sur Droit cri-TIC… Seules quelques citations introductives viennent là illustrer l’intérêt de la critique portée par D. Kennedy.

Titre du livre : L'enseignement du droit et la reproduction des hiérarchies
Auteur : Duncan Kennedy
Éditeur : Lux
Titre original : Legal Education and the Reproduction of Hierarchy
Date de publication : 10/09/10
N° ISBN : 978-2895960911
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