On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
*Article actualisé le 3 février 2012, jour de la condamnation à perpétuité de Douch par le tribunal parrainé par l'ONU.
Cinéaste franco-cambodgien, Rithy Panh consacre sa vie et son œuvre au recueil des preuves du crime khmer rouge, qui causa au Cambodge la mort d’1,8 million d’individus, de 1975 à 1979. Son film documentaire Duch, le maître des forges de l’enfer, sorti en salles le 18 janvier 2012, et son livre L’élimination, publié une semaine plus tôt chez Grasset, poursuivent cet inlassable travail de connaissance et d’établissement des faits. A deux semaines du verdict en appel du procès de Duch, Rithy Panh revient pour nonfiction.fr sur sa quête de vérité, sur l’action du tribunal international de Phnom Penh, et sur sa confrontation avec l’ancien responsable de S21.
Nonfiction - Vous sortez simultanément un livre autobiographique et un film d’entretiens avec Duch : à quelle nécessité obéit cette double actualité ?
J’ai tout d’abord pensé que cela n’était pas nécessaire. J’avais réalisé S21, la machine de mort Khmère rouge dix ans auparavant, et j’estimais que le travail était fait. A l’époque, il n’était d’ailleurs pas question de procès. Mais quand la possibilité d’un procès est devenue une réalité, j’ai eu peur que les Khmers rouges se servent du tribunal comme d’une tribune. Ce ne sont pas des crétins, ce sont des hommes cultivés : ils maîtrisent les enjeux politiques, historiques, etc... C’est pour lutter contre le révisionnisme, contre le négationnisme, c’est pour qu’une autre histoire puisse être écrite que j’ai éprouvé le besoin de donner mon point de vue. Il était également important pour moi de revenir à Duch, qui était absent de S21. Je n’avais pas pu le voir, et il n’avait pas eu son mot à dire dans le film. Or, je voulais cette confrontation. Il ne s’agissait pas d’entrer dans des considérations politiques, psychologiques, de traiter la question du bien et du mal. Ce qui m’intéressait, c’était l’histoire à hauteur d’homme, comprendre comment ce mécanisme de tuerie s’appliquait quotidiennement. Dans S21, Duch n’a pas pu dire « La prise de sang , je l’ai vue, je l’ai ordonnée ». Tant que Duch n’a pas confirmé, ça reste une supposition. Maintenant c’est bon, c’est dit. Je suis soulagé pour les générations qui viennent. C’est pour ça qu’il faut écrire cette histoire, la filmer.
Nonfiction - Le fait que le tribunal international cherche lui aussi à faire surgir la vérité que vous veniez chercher auprès de Duch n’était-il pas suffisant ?
Le tribunal ne peut pas tout faire. Il n’a pas réussi à tout faire. Beaucoup de bonnes choses ont pourtant été accomplies: j’approuve par exemple l’installation du tribunal à Phnom Penh, et non à La Haye. Ainsi, les cambodgiens peuvent voir, ils peuvent entendre. Et au-delà du procès, vous avez une pédagogie possible, sur l’Etat de droit, sur ce qu’est un tribunal, sur ce qu’est la justice. C’est quand même bien quand vous voulez reconstruire un pays après un tel drame. Une autre chose très importante : la présence des parties civiles. Même si elles n’ont pas toujours le droit de parler, elles sont là, elles assistent. Troisième point positif, et c’est un succès à mettre au crédit du tribunal : à ce jour, plus de cent mille personnes sont venues assister aux audiences, depuis la province souvent. Cela dépasse largement Arusha ou le TPY. Sans compter les projections itinérantes qu’a organisées Bophana , en partenariat avec le tribunal. Tout ceci a beaucoup de valeur sur un plan pédagogique.
Nonfiction - Pour autant, vous sous-entendez dans votre livre que le travail d’instruction a été lacunaire…
Je ne dirais pas ça. Je dirais plutôt qu’il y a eu de nombreux moments de flottement, que l’on n’a pas assez insisté sur le détail, sur les archives. Je trouve qu’on est allé un peu trop vite. Je ne comprends pas non plus pourquoi au procès de Duch, on n’a pas fait citer à la barre son chef, Nuon Chea .
Nonfiction - Vous faites référence dans votre livre à un document central, que vous appelez « Le livre noir de Duch ».
On aurait pu l’utiliser un peu plus. C’est un cadre qui a noté tout ce que disait Duch dans le cadre d’un séminaire à S21. Et je trouve que c’est important de rentrer dedans, d’analyser le sens des mots, d’interpréter les intentions, les directives, de comprendre ce qu’est un « ennemi ».
Nonfiction - Comment expliquez-vous que le tribunal ne soit pas allé au bout de ce travail de documentation et de contextualisation ?
C’est vrai que j’ai souvent fait ce reproche. De la même manière, j’ai critiqué la captation, le filmage du procès. Il ne suffit pas de mettre à l’image celui qui parle. J’ai proposé cinq ou six fois de filmer le procès, mais ils n’ont pas voulu. Ils craignaient que mon filmage ne soit pas neutre. Mais dans ce cas-là, il ne faut pas filmer du tout, car il n’y a pas d’image neutre ! J’ai tout de même essayé de leur donner des conseils, je leur ai dit que ce n’était pas comme cela qu’il fallait faire, que la hauteur de caméra n’était pas bonne, qu’il manquait un caméraman, une vraie réalisation... J’ai suggéré de former des gens, de leur montrer comment avaient été filmés les procès de Nuremberg, d’Eichmann. J’ai même proposé que la France envoie le réalisateur du procès Barbie ! Mais rien n’y a fait. Aujourd’hui, ils se contentent de montrer à l’image celui qui parle. Et seul le montage, fait en direct, est enregistré. Il n’y a donc pas de rushs, ce qui pose un vrai problème sur le plan de la documentation. Il y a des moments où l’accusé n’est pas d’accord, se lève, secoue la tête. C’est important quand l’accusé secoue la tête, quand il ne regarde pas les victimes, c’est important quand il pleure, quand il sourit. Mais on ne le verra jamais.
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