On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Étrange livre et objet rare que le dernier livre de Pierre Guibentif, juriste et sociologue exerçant principalement en France et au Portugal. À première vue, cela ne fait pas de doute : avec son index de vingt-quatre pages et sa très riche bibliographie de cinquante-deux pages, Foucault, Luhmann, Habermas, Bourdieu. Une génération repense le droit se veut ouvrage de référence. De fait, nous avons bien affaire à un manuel valant manifeste, issu d’un pari didactique ambitieux et original, celui de présenter les œuvres d’auteurs "classiques" dans leurs dynamiques et en les inscrivant dans le monde social sur lesquels elles produisent un discours, pour un travail critique . Mais ce livre épais et de lecture parfois ardue est aussi un essai, ouvrage hybride reposant sur un pari transdisciplinaire : celui de rendre disponible aux personnes intéressées à la réflexion sur le droit un moment des sciences sociales, d’abord concues par l’auteur comme sciences réflexives .
Quatre contributions à la sociologie du droit
Foucault
Quoiqu’il se soit peut intéressé au droit comme tel, Foucault est abordé à travers l’ensemble de ses livres, mais aussi via ses cours et ses Dits et écrits , de l’époque qui le désignera (malgré lui) comme le penseur des "dispositifs de pouvoir" à celle des deux derniers tomes de l’Histoire de la sexualité, dans lesquels aboutit le renversement de perspective qui conduit Foucault à décortiquer le processus de la "subjectivation". De ces pages nourries des plus récentes publications émerge un philosophe singulier, trop connu pour l’être vraiment, toujours animé par le désir érigé en méthode de se déprendre de lui-même, et opérant par le livre – cet instrument de prédilection – la production d’un discours devant agir sur la réalité sociale, tout en contribuant à la constitution subjective de l’ "intellectuel particulier". "Discours" et "sujet", tels sont en effet les deux pôles conceptuels par lesquels l’auteur saisit la théorie foucaldienne susceptible d’alimenter la réflexivité juridique. Sans qu’il ait formulé une "théorie du droit", Michel Foucault a ainsi souligné l’historicité du système de perceptions et de pensées qui constituent aujourd’hui ce que nous appelons "le droit", d’abord envisagé comme un "instrument de contrôle social". Mais dans un autre sens, ses travaux postérieurs incitent aussi à déceler dans le droit, dans sa pratique tout comme dans la conscience de droits subjectifs qui en découle, un ferment de constitution du soi, individuel et collectif.
Bourdieu
À l’instar de son confrère au collège de France, Pierre Bourdieu se voit consacrées une cinquantaine de pages. À cette différence près que le Bourdieu dont il est question ici est surtout l’auteur de "la force du droit", de La noblesse d’Etat et des Méditations pascaliennes. Œuvrant au développement d’une théorie du droit plutôt qu’au renforcement d’une théorie générale de la société, Pierre Guibentif propose donc une vision sciemment partielle de la théorie bourdieusienne , qui accentue peut-être exagérément la centralité de l’État dans sa perspective. L’auteur met notamment en avant les notions d’ "habitus" et de "champ", très tôt formulées par le pontifex maximus de la sociologie française avant d’être précisées, puis mobilisées dans l’analyse de situations sociales concrètes permettant à leur tour de vérifier les premières et de les affiner. Là encore, au-delà de la théorie pure, Pierre Guibentif attire l’attention sur l’action que cet auteur a tenté de porter sur la réalité sociale elle-même, non plus par "les livres" mais, conformément à ses analyses, en se hissant, au sein du champ scientifique, à une position dominante devant lui permettre d’exercer une influence sur l’ensemble de la structure sociale.
Après s’être interrogé sur les raisons et sur les effets sociaux de la codification, Bourdieu considère le droit comme un champ social parmi d’autres, soumis à des tensions internes conditionnant paradoxalement sa propre existence en le justifiant, et pris dans un rapport de force avec le reste de la réalité sociale, de laquelle il puise son activité, mais de laquelle il tend à reproduire la structure générale dans le champ juridique. Dans ce sens, l’existence d’une "raison scolastique" propre au champ juridique, maîtrisée car (re)produite par le groupe dominant ce champ – groupe dont les contours sont imbriqués dans ceux, plus larges, des classes supérieures – ne serait pas le moindre des facteurs de reconduction des inégalités sociales devant et dans le droit. Bourdieu relève d’autre part l’efficacité du rapport de réciprocité entre l’Etat de droit – qui garantit aux juristes leur autonomie – et le droit – qui fournit sa légitimité à l’Etat de droit – dans la production d’une "universalité" apparente, d’une norme s’imposant à tous et "déhistoricisée" , quoique profondément historique. Pour autant, c’est dans cette prétention même à l’universalisme que réside le potentiel de transformation sociale par le droit que Pierre Guibentif décèle dans la théorie bourdieusienne, en appliquant à ce domaine les vertus que Bourdieu reconnaissait à la science, elle aussi universalisante. Dans ses dernières années, Bourdieu reconnaissait d’ailleurs lui-même l’importance de la conscience des "droits subjectifs" dans la dynamique des actions collectives.
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