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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Pour un optimisme de la volonté
[lundi 16 janvier 2012 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
De l'engagement dans une époque obscure
Miguel Benasayag, Angélique Del Rey
Éditeur : Le Passager Clandestin
156 pages / 13,30 € sur
Résumé : Une réflexion riche et novatrice sur l’engagement, dans un monde néolibéral qui se présente comme un horizon indépassable.
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"Nous vivons une époque obscure…" Telle est la phrase, mise entre guillemets, qui ouvre le nouvel ouvrage , publié aux Editions du Passager Clandestin, du philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag et de la philosophe Angélique Del Rey. Guillemets qui ont tout leur sens et déjouent, de fait, ce qui à première vue pourrait apparaître comme une affirmation quelque peu édifiante. Le constat de l’obscurité de notre époque est absolument étranger aux logiques interprétatives, d’emblée idéologiques, qui enserrent le temps présent sous les catégories massives du progrès ou du déclin. Il n’a aussi strictement rien à voir avec de simples impressions subjectives, qui pourraient tout aussitôt être contrebalancées par d’autres. Un tel constat ne relève ni de l’affect, ni de l’humeur, ni du lieu commun. Il décrit un fait, complexe, qui dit quelque chose de notre manière d’être au monde, d’y vivre, d’y croire, d’y agir, d’y produire, d’y créer.

À quoi tient cette obscurité ? Comment ne pas nous laisser gagner par elle ? La réponse réside dans une nouvelle compréhension de ce qu’est l’engagement, thème central du livre.

L’obscurité de notre époque repose sur le mythe qui la traverse, se présentant comme un horizon indépassable. Ce mythe s’exacerbe dans le néolibéralisme contemporain : l’humanité est une somme d’individus , et tout est possible pour cet individu qui saura s’adapter. Cette croyance nous rend doublement impuissants. Impuissants, d’abord, en ce qu’elle met la vie "au service de la productivité et de l’efficience économique"  - la menaçant en réduisant ses potentialités créatrices. Impuissants, ensuite, en ce qu’elle apparaît indépassable – nous faisant renoncer à l’idée qu’il puisse y avoir des possibilités concrètes pour résister à ce qui nous menace et nous diminue.

S’engager dans une époque obscure exige de se défaire d’une approche classique de l’engagement, attachée à l’au-delà de la promesse et des lendemains qui chantent, et implique une appréhension véritable de ce que peut et doit faire une vie humaine pour déployer, ici et maintenant, ses potentialités créatrices.

Dans cette optique, le discours philosophique tient toute sa place ; car une pensée conséquente de l’engagement doit s’orienter sur deux voies : disqualifier, une fois pour toute, l’engagement s’effectuant au nom d’une transcendance – d’un récit harmonieux annulant tous les conflits et appelant de ses vœux la fin de l’histoire ; inscrire la pensée de l’engagement au sein d’une réflexion organique, de nature cosmologique et ontologique, interrogeant la manière dont doit se déployer la vie humaine contre ce qui la rend vulnérable et la menace.

La visée de l’ouvrage est ainsi très clairement pragmatique : penser l’efficacité d’un engagement, qui mobilise ici et maintenant, et ouvre de nouvelles possibilités concrètes de vivre, non reléguées dans un avenir programmé. Pragmatisme nécessaire, donc, qui nous tient à distance d’un mythe et d’une illusion : le mythe de l’individu, l’illusion de la promesse, qui tous deux, nous plongent dans l’impuissance et la tristesse.

Cette pensée de l’engagement se déploie en six chapitres dont l’objet n’est rien de moins que de renouveler les catégories conceptuelles à partir desquelles on conçoit, classiquement, l’engagement et l’émancipation de la personne. S’engager ne consiste pas à promouvoir la réalisation d’un programme, et ni même, par suite, à rechercher l’unification globale des luttes. A partir de là, les deux auteurs nous invitent à ressaisir la signification véritable de ce qu’est un contre-pouvoir, par-delà toute logique institutionnelle, et à renouer avec un certain optimisme de l’action.

L’obscurité de notre époque tient aux fausses évidences qui structurent nos existences et conditionnent notre puissance d’agir : le mythe de l’individu, compris comme substance repliée sur elle-même, qui nous soumet "à l’utilitarisme de la postmodernité"  a, non seulement, une faible valeur vitale, mais nous apparaît aussi indépassable. Pour lui résister, il faut réévaluer le sens et la finalité de notre action. Tel est l’enjeu du chapitre 1, dont l’objet est proprement de disqualifier une conception classique de l’engagement, qui se déploie selon une logique mortifère – celle des multiples déceptions devant l’échec des programmes révolutionnaires, suivies, peut-être inexorablement, d’un accommodement à l’oppression . Au modèle de l’engagement-transcendance, qui repose sur une sacralisation de l’homme et du social ayant remplacé la sacralisation du monde et des cieux, doit se substituer le modèle de l’engagement-recherche. Dans l’engagement-recherche, le moteur de l’agir ne se trouve pas dans une promesse impliquant la croyance en un arrière-monde (société harmonieuse sans conflit), mais il est "l’expression d’un désir vital" , nécessité, de façon immanente, par une situation. Dans ce nouveau modèle d’engagement, le sujet de l’agir n’est plus le professionnel de la militance possédant cette connaissance du monde à venir, dont il est "l’ambassadeur" , à travers son parti et son action politique. Ce sont les situations concrètes, elles-mêmes, en tant qu’elles posent des problèmes qui menacent la vie, qui exigent le déploiement de modes de résistance et la création de solutions. L’engagement se fait ainsi recherche, en ce qu’il s’incarne dans une temporalité non pas abstraite, mais concrète – c’est-à-dire ancrée dans le présent d’une situation et non pas concentrée sur un avenir déjà déterminé qui fait fi de la complexité du réel tel qu’il est.

Cette conception de l’engagement évite ainsi plusieurs écueils : l’écueil métaphysique d’une croyance, nécessairement décevante, en un arrière-monde ; l’écueil politique d’une affirmation du primat de l’action politique institutionnelle au détriment d’autres champs sociaux d’action (médecine, sciences, art…) ; et enfin, un dernier écueil, posant un problème proprement éthique, celui d’une hiérarchisation des souffrances sur une échelle des valeurs . On l’aura compris : l’engagement-recherche prend corps au sein d’une multiplicité, parfois contradictoire, de luttes qui émergent de situations concrètes "non polarisables vers une harmonie finale" . Ainsi, l’engagement, la résistance active à ce qui menace notre vie, n’est pas motivé par l’espoir d’un "monde sans conflit"  mais consiste à développer, ici et maintenant, notre "puissance d’agir" .

Titre du livre : De l'engagement dans une époque obscure
Auteur : Miguel Benasayag, Angélique Del Rey
Éditeur : Le Passager Clandestin
Collection : Essais
Date de publication : 22/09/11
N° ISBN : 2916952527
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