On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

De là, la consistance de nos engagements se fonde, comme le montrent les deux auteurs en reprenant le vocabulaire de Deleuze, sur la "territorialisation des pratiques" : l’engagement part de défis propres à une situation et vise le changement ici et maintenant. Ce n’est donc pas un individu, "sans appartenances ni désirs", sans liens "ni affinités" qui, au nom de principes abstraits, lutte contre ce qui l’opprime. C’est une singularité agissante, prise au cœur d’un réseau de liens qui la composent et de processus sans sujets, qui s’engage. L’action militante véritablement consistante ne peut donc jamais être complète et/ou globale : elle relève avant tout d’une exigence situationnelle, inscrite dans une dimension spatio-temporelle singulière – ce qui ne contrecarre en rien son caractère universel puisqu’elle est l’expression d’un désir vital d’augmentation de puissance contre ce qui menace et détruit.
Le modèle de l’engagement-recherche, en renouvelant notre compréhension du sujet de l’agir, suppose une intelligence précise de la catégorie conceptuelle de contre-pouvoir. Dans le chapitre III, partant des analyses foucaldiennes de la genèse du pouvoir, les deux auteurs montrent que la question des contre-pouvoirs ne se situe ni au niveau des institutions (modèle de la séparation des pouvoirs) ni au niveau de l’opposition au pouvoir institutionnel comme "lieu de représentation et de gestion" : elle présente une conception du contre-pouvoir compris comme "émancipation quant aux micro-pouvoirs qui tendent à installer une situation de fait comme indépassable" . Si l’engagement-recherche est "expression d’un désir vital", alors le contre-pouvoir signifie littéralement contrer les effets du pouvoir sous sa forme micro (et souvent macro), c’est-à-dire réunir ce que, selon différents degrés, le pouvoir sépare : le corps de sa puissance d’agir. Tel est le sens de l’engagement dans une époque obscure : privilégier les pratiques de contre-pouvoir sans réactiver les utopies révolutionnaires et en faisant le deuil de l’idée selon laquelle la lutte pour l’émancipation doit se concentrer de manière exclusive et systématique sur la question de la prise de pouvoir.
A ce titre, pas besoin de promesses pour agir, ni de constituer de nouveaux récits. L’espoir ne réside pas dans l’idée d’une société globalement meilleure, construction rationnelle condamnée, souvent, à n’être que pure idéologie, mais il est bien plutôt l’effet d’une lutte concrète, son produit. Dans le chapitre IV, et particulièrement dans une très belle section intitulée "Le moteur effectif de l’agir", Miguel Benasayag et Angélique Del Rey repensent ainsi les liens entre connaissance et action. La première ne précède aucunement la seconde. Au contraire, la création d’idées est solidaire du développement de notre puissance d’agir : toute théorie rationnelle, consistante et riche, se constitue en situation, s’élaborant autour des problèmes soulevés par la violence du réel. Reprenant la formule de Gramsci, les auteurs montrent que ce n’est pas un optimisme de la raison qui sous-tend la force, et même la condition de possibilité de tout engagement, mais un optimisme de la volonté.
Cette absence d’optimisme théorique, cependant, ne conduit nullement au nihilisme, encore moins au désespoir ; au contraire, même, c’est cet optimisme rationnel qui est le foyer d’une militance triste, toujours déçue par l’impossible advenue d’une société sans conflit. Il apparaît, dès lors, nécessaire de se défaire d’une vision simpliste des mécanismes d’oppression et du conflit – analyses qui font respectivement l’objet des deux derniers chapitres du livre.
L’analyse des mécanismes d’oppression est fondamentale pour contrer quelques idées reçues mais aussi, et surtout, pour dégager toute la teneur existentielle portée par une philosophie conséquente de l’engagement. Les mécanismes d’oppression ne fonctionnent pas sous la forme d’une opposition entre un corps de dominants exerçant toute sa force brutale sur un corps de dominés. Ce qui garantit la domination, c’est le "consentement de ceux qui subissent l’oppression" . Fondée sur l’analyse foucaldienne des contre-pouvoir, cette thèse fameuse permet aux auteurs de déconstruire les fantasmes qui entourent la figure de l’opprimé et de rappeler, d’un point de vue ontologique, la "multi-dimensionnalité" de toute vie humaine : souffrir d’un système n’implique pas qu’on soit nécessairement contre lui . L’ouvrier n’est pas nécessairement anticapitaliste, le colonisé n’est pas nécessairement anticolonialiste etc. . Le fait "d’être opprimé" ne constitue pas, en soi, l’identité fixe et homogène d’un être, déterminant sa conduite et la "transparence de ses intentions" . L’engagement suppose la reconnaissance de cette multi-dimensionnalité fondamentale de chaque être et implique de lui refaire droit. S’engager dans une époque obscure, c’est ainsi sortir d’une logique bipolaire d’affrontement – opérant par identification et simplification. La radicalité ne réside pas dans l’exaltation des logiques d’affrontement, mais dans la reconnaissance d’une conflictualité interne au mode de déploiement de la vie dans toutes ses dimensions. Conflictualité qu’il faut développer pour résister à l’artefactualisation du monde défendue par les forces néolibérales, et qui suppose que le négatif (les maux, les pertes) est constitutif de toute réalité vivante.
Quel peut être le sens de ce déploiement philosophique et théorique pour une pensée de l’engagement ? On pourrait d’emblée se dire que la conceptualité mobilisée dans l’ouvrage semble très éloignée de l’urgence des situations concrètes qui exigent une résistance pratique immédiate. Sans s’attarder sur la tonalité assez caricaturale de cette objection, elle a le mérite de pointer assez directement ce qui fait de l’ouvrage de Benasayag et Del Rey un ouvrage passionnant et nécessaire.
D’abord, la conceptualité déployée par l’ouvrage est en soi un des cheminements de la résistance. Il ne s’agit, en effet, rien de moins que de déconstruire un mythe qui structure notre imaginaire et paralyse notre agir. Les concepts sont proprement ces mots qui nous ramènent à une certaine réalité, voilée par le mythe. Ils nous réapprennent à la dire, à la nommer, participant, en acte, à la possibilité du redéploiement de notre puissance, qui constitue l’objet de cette "pensée organique" qui termine l’ouvrage.
Et c’est proprement cette conceptualité qui permet de sortir, une fois pour toute, des clichés portés par une conception classique de l’engagement, impuissante à contrecarrer la brutalité de l’utilitarisme contemporain et de son mythe. L’engagement, compris comme résistance créatrice à ce qui menace la vie, n’a rien d’une posture identitaire. La radicalité ne se confond pas avec l’affirmation d’une pureté militante et/ou idéologique. Pureté qui ferait de tout "bon militant", on le sait, un détenteur de savoir et, par suite, de pouvoir. Mais pureté qui ferait aussi que, pour tout "bon militant", l’opprimé serait toujours décevant – jamais assez conscient (de sa race, de sa classe, de son sexe …) pour se lancer dans un combat exaltant le caractère universel de sa mission.
Si le livre de M. Benasayag et A. Del Rey nous invite à nous défaire des mythes qui nous plongent dans le désarroi et l’impuissance en mettant en lumière notre manière d’être au monde, il nous invite aussi à déconstruire les mythes qui voilent la signification d’un engagement effectif. S’engager dans une époque obscure constitue ainsi un pari : œuvrer sans relâche pour un changement ici et maintenant, "tout en renonçant à agir dans la perspective d’une solution globale et définitive" . Ainsi, du point de vue d’une pensée organique, l’acte de résistance par excellence est un acte positif de création![]()
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