On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

C’est un ouvrage au projet original que nous propose Vincent Vivès avec cette anthologie. Par la mise en présence de textes littéraires et philosophiques, depuis Homère jusqu’à Pascal Quignard, l’auteur souhaite interroger la place qui a été donnée à la musique au cours des siècles, le rôle qui lui a été assigné, le statut qui lui a été délivré, "interroger comment l’imaginaire occidental a conçu sa musique et comment celle-ci, consciemment ou malgré elle, a pu rendre compte de ce dernier". Pour cela, il nous propose un parcours à travers des textes dont il revendique et assume la diversité. L’anthologie n’a pas ici pour but d’offrir une vision synthétique, mais de déployer au maximum l’éventail des discours qui ont pu être tenus sur la musique, provenant des horizons théoriques les plus variés. Littérature, poésie, philosophie, théologie, psychanalyse, discours scientifiques, physiologistes, politiques, sont convoqués. La succession des extraits dessine ainsi un réseau de filiations, soulève les débats, révèle les lignes de fracture et les nœuds autour desquels ont pu se forger des théories diamétralement opposées.
Si l’ouvrage, comme toute anthologie, se prête à des lectures transversales, l’auteur privilégie une lecture chronologique qui fait surgir la cohérence des systèmes de pensée tout en dévoilant les moments et les points de renversement. La longue et dense introduction souligne l’évolution de la pensée et des idées sur la musique et soulève les enjeux principaux, elle donne une vue d’ensemble, que la lecture des extraits, ainsi contextualisés, affine.
Le lecteur est invité à cheminer depuis l’Antiquité grecque jusqu’à la modernité, à suivre l’autonomisation lente et conflictuelle de la musique, par rapport à la transcendance divine, par rapport au précepte d’imitation, vers un recentrage sur le matériau musical dans son objectivité. Tous les grands questionnements sur la nature et le pouvoir de la musique surgissent. Écho de la voix divine ou image des lois mathématiques ; imitation de la nature, expression des passions ou recherche de l’harmonie et de l’accord juste ; art de la pure sensation, de la jouissance, art propice à signifier l’intériorité de l’âme ou art total au service d’une pensée politique, la musique ne cesse d’interroger celui qui cherche à la penser.
Si certains débats apparaissent circonscrits à une époque, ainsi du conflit entre harmonie et mélodie, qui est actif du Moyen-Âge au XVIIIe siècle mais peu évoqué après, la question du pouvoir de la musique est sans cesse réinvestie, de la littérature à la psychanalyse, en passant par toutes les manipulations politiques et idéologiques. L’anthologie multiplie les perspectives sur un même objet, mythe, pensée ou œuvre, à des siècles différents. Le texte de Plutarque analyse l’épisode où Achille, retiré du combat, s’exerce au luth pour rester prêt à reprendre les armes, ceux de Pontus de Tyard et de Ronsard commentent la démarche judicieuse d’Agamemnon qui laissa auprès de Clytemnestre un musicien dorien, dont le mode est apte à modérer toute fureur amoureuse, stratagème qui n’échoua finalement que par le meurtre du musicien par Égisthe, tandis que Pascal Quignard relit la séduction d’Ulysse par les Sirènes, épisode qui ouvre l’anthologie, pour souligner le pouvoir trop séduisant et dangereux de la musique. La différenciation des modes et de leur valeur, dont il est question dans les extraits de Platon et d’Aristote, est discutée de nouveau, huit siècles plus tard par Boèce. La référence aux conceptions des Anciens sur la musique anime les textes de Rameau, Rousseau, Liszt, Russolo, Gilbert Rouget...
Aucun commentaire