On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Quiconque voudrait se tenir informé des débats en cours concernant l’œuvre et la pensée de Carl Schmitt, ne pourra faire l’économie de ce riche ouvrage, véritable synthèse de l’actualité de Carl Schmitt et des problèmes posés par cette œuvre complexe. L’approche et la méthode instruite dans cet ouvrage tranchent avec les débats passionnés qu’a connus la réception de l’œuvre et des idées de Carl Schmitt. Le premier principe auquel s’attache l’auteur, Jean-François Kervégan - spécialiste de philosophie politique, en particulier de l’œuvre de Hegel - est de partir des thèses de Carl Schmitt elles-mêmes et non des polémiques qu’elles ont pu susciter ; cela afin de repenser à nouveaux frais les conséquences de celles-ci, et de contourner l’enthousiasme et l’envoûtement irrationnel suscité par l’œuvre ou bien le procès à charge comme le proposait un volume d’article parus en 2009
L’ouvrage se compose de deux parties bien distinctes. La première propose une introduction et les précautions méthodologiques inhérentes au traitement d’un objet " explosif " comme celui-ci et fait le point sur les réceptions diverses de l’œuvre de Carl Schmitt (faisant la part belle à la réception allemande), ainsi qu’une solide biographie synthétique. La deuxième partie plus thématique, explore cinq thèmes essentiels de l’œuvre, en en discutant les thèses essentielles, tout en insistant sur leur place au sein de l’œuvre de Schmitt (l’œuvre de Schmitt connaît en effet des phases bien distinctes dont la plus connue et accessible est celle de Weimar comprise entre 1919-1933 durant laquelle Schmitt publie ses livres les plus connus). Cependant d’autres pans importants de son œuvre, celle plus tardive sous Hitler étant encore peu connue voire occultée font l’objet de l’intérêt de l’auteur. L’auteur en vient à insister sur la remarquable stabilité des préoccupations théoriques schmittiennes dans la période 1919-1945, venant ainsi interpréter l’engagement nazi de Schmitt comme un reflet des idées de celui-ci concernant le devenir de l’Etat, la disparition de l’idée moderne de celui-ci et sa transformation en concept d’Empire. Autant d'idées qui se retrouvent dans cette fuite en avant qu’a représenté le nazisme.
L’auteur ne va pas s’épargner plus loin une analyse de son intérêt pour l’œuvre de Schmitt, partie la moins intéressante du livre, dans laquelle il s’essaie à justifier la position qu’il adopte par rapport à Schmitt. En complexifiant inutilement sa sortie de l’œuvre de Schmitt par l’exploration des ambiguïtés sémantiques du verbe partir comme point de départ et comme rupture, l’auteur en vient à nier l’idée même qui transparaît après la lecture du livre, celle d’une justice rendue aux concepts schmittiens et à leur pertinence dans le débat contemporain. Il ne s’agit pas pour autant pour celui-ci d’une réhabilitation complète, mais d’une discussion rationnelle des postulats de celle-ci.
Les parties suivantes sont d’un plus grand intérêt, puisqu’elles offrent un aperçu fouillé des grands thèmes schmittiens. Ceux-ci sont abordés toujours dans leur appréhension au sein de l’œuvre de Schmitt prise dans son entier, permettant ainsi au lecteur de se débarrasser de quelques idées reçues. Le rapport de Schmitt au catholicisme, source de malentendus, est ainsi lu au travers des sens différents attribués à l’idée de théologie. Si la tradition de l’Etat moderne initiée par Hobbes, se conçoit comme celle d’une prédominance de la pensée rationnelle, alors Schmitt s’en présente volontiers comme le garant, et celui-ci dans la mesure où il prend forme sur le rejet de la théologie comme instance souveraine (celle-ci apparaît en effet aux Modernes comme cause de multiples guerres confessionnelles) : le héraut de la raison devient ici l’Etat moderne. Ainsi Schmitt apparaît-il, selon les mots de Kervégan lui-même comme "chrétien de race, mais adversaire de la théologie" . L’antithéologisme de Schmitt s’accorde donc sur l’idée que dans la mesure où la théologie au sens politique insiste sur l’idée de "conviction radicale" à défaut de le faire sur l’idée de responsabilité, celle-ci est donc à rejeter. Mais les ambiguïtés ne sont pas pour autant dissoutes, puisque l’auteur se demande ce que peut donc bien signifier, venant de la plume de Schmitt lui-même l’expression "je suis un théologien de la science juridique". Il apparaît ici qu’au terme théologien est associé une dimension plus générique qui est celle d’une légitimité supérieure (Schmitt convoque par ailleurs à quelques reprises le motif du katekhon, celui qui sauve ou retient le monde du désastre) pour infirmer l’idée de positivisme juridique. Ainsi cette matrice théologique conserve-t-elle une pertinence au sein de la position décisionniste de la pensée de Schmitt, que l’auteur de la monographie pointe à juste titre du doigt comme "pouvant conduire vers des rivages sombres" .
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