On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Ce livre est issu d’une thèse de doctorat dirigée par Geneviève Haroche-Bouzinac, bien connue pour ses travaux sur l’épistolaire. Il aborde une dimension moins connue de la figure de Beaumarchais, dont on a beaucoup étudié le théâtre, ou même l’œuvre de polémiste. Bénédicte Obitz, dans une première partie très descriptive et très informée, donne un état raisonné et ordonné de la correspondance de Beaumarchais, qui fut, rappelons-le, l’un des premiers éditeurs de la correspondance de Voltaire, dans sa fameuse édition de Kehl.
Il a fallu à Bénédicte Obitz, dans un travail préalable, “rassembler ces lettres dispersées dans plus de quatre-vingts lieux différents”, ce qui lui a permis d’“établir un ensemble de 1495 lettres […] qui couvrent une période allant de 1748 à 1799, adressées à plus de trois cent trente destinataires”. Elle fournit en annexe une courbe qui reproduit le rythme épistolaire de Beaumarchais, en nombre de lettres par année. “Les événements biographiques conjugués aux facteurs matériels expliquent les proportions du corpus actuel : la rareté des lettres jusqu’en 1772 – 1764 et 1765 exceptés – et les trois pics quantitatifs importants de 1764-1765, 1776-1779 et 1792.”
Le premier pic correspond au séjour de Beaumarchais en Espagne pour affaires : il entretient alors une correspondance très nourrie avec sa famille restée en France. L’année 1777 est marquée par toute une série d’événements importants, d’ordre public ou privé, qui expliquent le deuxième pic : activités avec l’Amérique (relations commerciales et diplomatiques), négociations avec la Comédie-Française sur les droits des auteurs dramatiques, début de sa relation adultère avec Mme de Godeville. L’année 1792 enfin est celle de l’affaire des fusils de Hollande génératrice d’une abondante correspondance entre Beaumarchais et les différents ministres concernés, et en partie publiée dans les mémoires qu’il lui a consacrés.
Un classement conforme aux catégories d’écriture du temps
On sait très peu de choses de l’apprentissage épistolaire de Beaumarchais. Sa formation a sans doute été “marquée par une grande souplesse, acquise par une pratique vivante loin du risque de désincarnation que porte un enseignement uniquement scolaire”. Bénédicte Obitz fait également le point sur l’acheminement du courrier, soit par le réseau postal d’État, soit par un réseau parallèle. Elle évoque également les difficultés de l’acheminement hors de France. Beaumarchais se définit lui-même comme un “vrai volcan d’activités”, d’où la très grande diversité formelle de sa correspondance.
On peut distinguer tout un ensemble de 220 “lettres familières”, qui se divisent à leur tour en trois sous-ensembles : les 139 lettres amoureuses (Pauline Le Breton, Mme de Godeville, Amélie Houret de la Marinaie), les 65 lettres familiales, les 15 lettres amicales, dont la rareté montre que Beaumarchais n’a pas entretenu de large correspondance amicale tout au long de sa vie. Bénédicte Obitz décrit la deuxième correspondance amoureuse, avec Mme de Godeville, éditée à part par Maurice Lever, comme une “fête sensuelle et textuelle, une caresse des mots autant que de la peau” qui constitue “un des plus beaux ensembles de l’œuvre épistolaire de Beaumarchais”. Elle met au jour dans cette correspondance amoureuse un intertexte littéraire très important : “pastiche du genre Renaissance pour Pauline, mise en scène du roman libertin pour Mme de Godeville, registre larmoyant et figures de la sensibilité pour Amélie Houret”.
Ces lettres sont sans doute “un moment de jeu ou de liberté pour cet homme si occupé d’affaires sérieuses”. Car sa correspondance comprend une majorité (85 %) de lettres d’affaires et de “lettres de sociabilité élargie” (remerciement, recommandation, escorte, consolation). C’est également dans cette catégorie que peuvent se ranger les “lettres polémiques” et les “lettres ostensibles” qui font intervenir la notion d’opinion publique. Beaumarchais a écrit aussi beaucoup de “lettres d’affaires”, qui constituent les deux tiers de l’ensemble, parmi lesquelles se trouvent celles qui ont trait à la littérature. La lettre est bien pour Beaumarchais “un instrument de gestion des relations sociales et professionnelles”.
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