On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Dans un récent essai polémique, Pascal Bruckner est venu se joindre au cortège de ces beaux esprits déniaisés à qui on ne la conte pas, écosceptiques et autres pourfendeurs de la cause environnementale, tout empressés de démasquer ces nouveaux Sinistres et oiseaux de mauvais augure que sont nos modernes écologistes – ces fanatiques de l’affliction qui jouent à nous faire peur en annonçant de terribles catastrophes, et s’assurent par là même une forme de pouvoir en nous démoralisant et en nous privant de toute capacité d’action . Rien de bien original, dira-t-on. Par un juste retour des choses, la mièvrerie bien pensante écologiste appelle son contraire et suscite une littérature critique qui ne vaut pas mieux qu’elle . Il ne se passe rien de bien important pour la pensée à ce niveau, en sorte que le mieux est encore, comme l’on dit, de circuler : il n’y a rien à voir.
L’inquiétant est qu’il arrive à cette littérature vengeresse de pointer chez son adversaire des défauts qui ne sont malheureusement que trop réels. La culpabilisation constitue assurément l’un des traits les plus exaspérants – et les plus inquiétants – du discours écologiste lorsqu’il verse dans ce que Nietzsche nommait la moraline. Il est regrettable que le livre de Jean-François Mouhot consacré au réchauffement climatique n’échappe pas à une telle critique.
L’argument de l’ouvrage
L’argument central de l’ouvrage peut être résumé de la manière suivante. Les sociétés modernes, par leurs modes de consommation et de production, sont aussi dépendantes des énergies fossiles qu’ont pu l’être par le passé les économies esclavagistes jusqu’à la fin du XIXe siècle à l’égard de la main-d’œuvre servile : "Les esclaves d’hier et nos machines actuelles remplissent des rôles économiques et sociaux similaires à l’intérieur des sociétés dans lesquelles ils vivaient hier ou fonctionnent aujourd’hui" . Or cette dépendance entraîne toutes sortes d’externalités négatives (en ce qu’elle implique une dégradation multiforme de l’environnement, des pratiques douteuses et une corruption endémique dans les pays où s’effectuent l’extraction et l’’exploitation des matières premières, la mise en danger des conditions de vie des générations futures, etc.), de la même manière que le besoin en esclaves des sociétés d’hier se satisfaisait aux dépens de la dignité et de la qualité de vie d’hommes et de femmes réduits à l’état de servitude : "L’exploitation humaine et les souffrances résultant (directement) de l’esclavage et (indirectement) de l’exploitation excessive des énergies fossiles sont maintenant comparables" . Donc, nos sociétés modernes sont esclavagistes à leur façon.
2 commentaires
Afeissa Hicham-Stéphane
Sous prétexte d'écrire pour un large public, l'auteur s'autorise donc à utiliser dans leur "acception courante" des termes tels qu'analogie, ressemblance, similitude, etc. Le problème est qu'en se rendant compréhensible du plus grand nombre, il met ceux qui souhaitent réfléchir avec lui dans l'impossibilité de le suivre car les mots n'ont plus aucun sens précis. L'analogie est ici entendue en un sens à ce point large que la comparaison établie n'a en fait que la signification d'une métaphore - moyennant quoi la démonstration attendue bascule dans un autre registre du discours, que l'on appellera alors, au choix, poétique ou pamphlétaire. C'est au fond ce qui m'a le plus déçu dans cet essai : à chaque fois que le lecteur presse un peu le raisonnement, il s'aperçoit bien vite que le texte se dérobe, comme s'il refusait d'honorer ses propres engagements. Je n'ai rien contre la littérature pamphlétaire et sans doute a-t-elle sa place parmi les publications environnementales. J'ai simplement estimé qu'il était nécessaire d'informer les lecteurs que le livre dont j'ai signé le compte rendu relevait de ce genre, dont chacun sait ce qu'il faut attendre.
Jean-François Mouhot (réponse
Tout d’abord, il vitupère contre la culpabilisation « exaspérante » du discours écologique, dont mon livre serait un exemple typique. Qu’on nous laisse donc continuer à consommer à outrance, à rouler en 4x4 et à prendre l’avion pour aller passer le week-end à l’autre bout de la terre, que diable, et surtout qu’on ne nous culpabilise pas ! Et H.S. Afeissa de nous annoncer d’un ton péremptoire que Pascal Bruckner (et avant lui Nietzche) ont réglé une fois pour toutes la question de la « moraline » et du « repentir préventif ». Si ces penseurs estiment qu'il est enfantin ou inutile de se préoccuper des générations futures, c’est leur droit. Quant à moi, peut-être parce que je ne me prends pas pour le « surhomme » cher à Nietzsche, je continue de me préoccuper de ce qui est « moral » ou ne l’est pas.
Cela étant posé, même si j’évoque notre responsabilité indéniable dans la crise écologique actuelle, je mets particulièrement en relief le caractère diffus de ces responsabilités et la difficulté à sortir d’un système qui nous tient en partie prisonniers. Surtout, j’explique en introduction et conclusion de mon livre qu’il y a de bonnes raisons de penser que les générations futures nous considéreront un jour comme des barbares, non pas parce que nous en sommes effectivement, mais parce que c’est le propre de chaque génération de condamner les agissements de celles qui les ont précédées, sans se rendre compte de leurs propres insuffisances. M. Afeissa dénonce mes propos sur ce point sans, visiblement, les comprendre.
Enfin, je montre également dans une troisième partie de mon livre (que H.S. Afeissa n’évoque à aucun moment), comment l'histoire montre que l'hypocrisie et la bonne conscience de certains militants peuvent être contre-productives. De ce point de vue, je dis clairement que je ne me considère pas meilleur que quiconque (voir p. 23s). Plutôt que les invocations aux accents nihilistes de Nietzche je préfère retenir les paroles d’un grand historien, Marc Bloch, qui écrivait dans L’Etrange Défaite, en 1940, regrettant a posteriori d’être resté silencieux face à la menace nazie et à l’absence de préparatifs de la France : « Nous avons craint le heurt de la foule, les sarcasmes de nos amis, l'incompréhensif mépris de nos maîtres. Nous n'avons pas osé être, sur la place publique, la voix qui crie, d'abord dans le désert (…). Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. »
M. Afeissa dénonce ensuite la prétendue « faiblesse logique » de la comparaison que je fais entre l’esclavage des siècles passés et l’utilisation aujourd’hui des énergies fossiles, et le fait que ma terminologie serait des plus flottantes. Or mon but n’est pas d’écrire une dissertation de philosophie où j’établirais une équivalence mathématique entre l’esclavage et l’utilisation des énergies fossiles, mais plutôt de montrer les liens et les similarités entre les deux !
Je parle en effet de « similarités », de « ressemblances », de « similitudes » et j’établis une « analogie » entre esclavage et utilisation des énergies fossiles, réalités en apparence si éloignées. J’utilise ces mots de manière relativement interchangeable, comme des synonymes. C’est à dessein que je les utilise dans leur acception courante. Bien qu'en philosophie analogie ait une définition précise, j'ai préféré privilégier la compréhension du plus grand nombre, la légèreté du style et l’évitement des répétitions. Qu'il ne soit pas convaincu, c’est son droit le plus strict. Mais j'en viens à me demander si la volonté de rigueur intellectuelle de M. Afeissa ne tourne pas ici à l'étroitesse tandis que ses lunettes de philosophe se feraient œillères. A tel point que M. Afeissa serait empêché de comprendre une analogie relativement simple que beaucoup d’autres semblent appréhender sans problème majeur. Ainsi plus de 1500 lecteurs du journal Le Monde ont recommandé une tribune que j’ai écrite sur le sujet fin Novembre (1). De nombreuses autres personnes ont trouvé mon propos novateur et pertinent, parmi lesquels des spécialistes mondialement connus de l’histoire de l’esclavage, ou encore des ingénieurs et polytechniciens, que l'on ne pourrait facilement accuser de manquer de sens logique. Je précise également que ce travail a été d’abord publié en anglais dans une revue scientifique à comité de lecture de réputation internationale, dirigée par un des spécialistes reconnus du changement climatique, professeur à l’université de Stanford. A moins de supposer que tous ces individus n’ont aucun bon sens, ou que je suis un maître mystificateur, il semble que la comparaison que je propose a au moins quelques mérites.
M. Afeissa considère ensuite que « pour une large part, la démonstration [du fait que, historiquement, l’abolition de l’esclavage a été facilitée par l’arrivée des énergies fossiles] ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire des idées, ainsi que l’attestent les nombreuses références de l’auteur aux spécialistes de l’histoire de l’esclavage et de son abolition ». Comme si on ne pouvait pas articuler quelque chose de nouveau tout en s’appuyant « sur les épaules de géants » de ceux qui nous ont précédés, pour reprendre l’expression bien connue d’Einstein! Si M. Afeissa connaît des auteurs qui développent cette idée, qu’il le dise, plutôt que de reprendre des exemples tirés de mon livre en laissant entendre qu’il apporte ces éléments lui-même (citations d’Aristote et Marx pp. 46 et 51). En citant divers spécialistes, je montre bien sûr que l’idée n’est pas totalement nouvelle, mais aussi à quel point elle n’a, à ma connaissance, jamais été explorée de la manière que je propose. Et surtout, quand bien même elle l’aurait été, il n’en reste pas moins que dans les synthèses récentes, cet élément n’est jamais développé : le rôle de la révolution industrielle dans l’abolition de l’esclavage est toujours considéré comme marginal par les spécialistes, qui mettent en avant un grand nombre d’autres facteurs (voir p. 43s). L’une des rares exceptions à ce sujet vient non pas d’un historien de l’esclavage, mais d’un historien de l’environnement, John McNeill, dont l'approche globale lui permet de mieux voir peut-être certains éléments laissées de côté par les spécialistes du sujet. Mais s’il évoque rapidement la manière dont les énergies fossiles ont favorisé l’abolition de l’esclavage, McNeill ne développe aucunement son propos (cité p.14 de mon livre).
Plus loin, et plus grave, M. Afeissa m’accuse de diluer la définition de l’esclavage jusqu’à rendre celle-ci entièrement insignifiante : « Mais si le "rapprochement" ne vaut que dans les cas où le concept d’esclavage peut être dissocié des idées de propriété légale, de travail non rétribué, d’absence de liberté, de mauvais traitements, de séparation des familles, d’arrachement à la culture et au pays de naissance, de violation des droits et de la dignité, de vie misérable dans la terreur, etc. – bref de presque tout ce qui fait sa signification ordinaire –, qu’est-ce qui, au juste, recommande encore ce concept à l’usage si ce n’est sa fonction toute rhétorique ? ». Je m'inscris totalement en faux contre cette critique. Si je montre bien, à la suite de nombreux spécialistes, qu'on peut parfois être esclave sans pour autant appartenir de façon légale à son maître, et que, de tous temps, certains esclaves ont été rétribués pour leur travail, en revanche, jamais je ne dissocie l'esclavage des autres éléments mentionnés par M. Afeissa (voir p. 75 et suivantes).
Plus loin, M. Afeissa, reprenant des critiques plus anciennes -- venant toujours de Pascal Bruckner ! (2) -- fait de moi un tiers-mondiste naïf ne dénonçant que les « modes de consommation et de production occidentaux ». Je dis pourtant explicitement que le problème n’est pas limité à l’Europe ou à l’Amérique (p. 70-71). Le fait que ce soit un de mes amis, originaire du Congo, qui m’a, le premier, prêté le documentaire La Françafrique, semble aussi beaucoup amuser M. Afeissa. Tant mieux pour lui. Mais si ce documentaire m’a mis sur la piste des liens entre ce système, l’instabilité politique de l’Afrique et le rôle des compagnies pétrolières, je ne me suis évidemment pas contenté de cette source, pas plus que je ne réduis tous les problèmes du monde contemporain à la consommation de pétrole comme il le laisse entendre.
Je conclurai sur le bouquet final dirigé contre mon essai : « Sans doute eut-il été préférable [que l'auteur] donne plus franchement à son essai la forme courte et élancée du pamphlet, plutôt que de le vêtir d’habits académiques, lourdement chargés de notes et de références en bas de pages, qui lui vont si mal et qui sont bien trop larges pour lui ». Dans cette dernière phrase, M. Afeissa affiche sa mécompréhension des règles académiques: les notes de bas de page n'ont pas pour but de donner un air sérieux ou savant à un ouvrage, mais bien de permettre aux lecteurs désireux de vérifier les informations de le faire. Mais devant les erreurs innombrables de son propre compte-rendu, témoignant d’une lecture superficielle et caricaturale de mes propos, on peut se demander, encore une fois, s'il ne se rend pas tout simplement coupable lui-même des travers qu'il me reproche. J’invite les lecteurs désireux de se faire une opinion au sujet de mon livre de le lire, plutôt que d’en rester à ce compte-rendu étroit d'esprit et peu sérieux.
Notes:
(1) « Et nos enfants nous appelleront barbares », 28 Novembre 2011 (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/28/et-nos-enfants-nous-appelleront-barbares_1609409_3232.html)
(2) Le Sanglot de l’homme blanc, Seuil, 1983.