On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

D’un côté, le lecteur se heurte à l’aspect dramatique que veut surmonter cette édition. L’auteur, François Zourabichvili (1965-2006), est un philosophe trop tôt décédé. Il laisse une œuvre commencée, mais brutalement coupée, en plein élan. D’un autre coté, le lecteur rencontre des textes passionnants qui, pour autant qu’inachevés, trouvés dans son ordinateur après son décès ou déjà publiés dans des revues, donnent à lire des analyses fort précises, notamment des travaux de Gilles Deleuze.
Il faut savoir, en effet, que l’auteur était spécialiste des philosophies de Deleuze et Spinoza. Il est intervenu dans de nombreux colloques et a prononcé de nombreuses conférences sur ces auteurs. Mais ces textes sont souvent restés dans ses dossiers. Rassemblés par ses amis, Philippe Simay et Kader Mokadden, ils sont ici publiés, et enveloppés par une préface rédigée par Anne Sauvagnargues, elle-même spécialiste de Deleuze.
Sous ces conditions, ce volume constitue un premier relevé d’un travail original, et une invitation à le connaître mieux. Dans certains cas, la présente édition nous met sous les yeux des fragments en cours de traitement ou de retraitement par l’auteur, laissant paraître le tempo créatif et sa manière très particulière de ne pas respecter ce que beaucoup souhaiteraient y voir, une évolution chronologiquement démonstrative. Enfin, on remarque rapidement qu’un concept central traverse ce volume : le concept de littéralité. Certes, il ne convient pas de confondre sa signification avec celle du sens commun. Il concerne plus exactement le problème de la genèse de la pensée et du sens comme événement. Dès lors, on notera qu’une partie de la perspective ouverte par l’auteur se donne pour une critique de l’interprétation proposée par Jacques Rancière du travail de Deleuze sur l’art, le premier reprochant au second de faire un usage allégorique de l’art dans ses oeuvres.
Dans sa préface, Anne Sauvagnargues insiste sur un élément central, de cette pensée. Elle emporterait une méditation sur l’art conçue comme tournant esthétique de la philosophie, débrayant du paradigme scientifique qui s’exerce à l’âge classique, pour proposer un nouveau portrait de la philosophie et du philosophe en artiste. Elle rattache ce geste à Baumgarten, qui aurait montré la pensée aux prises avec l’obscurité du sensible, et en trouve le prolongement dans Deleuze. Ce tournant se trouverait inscrit de fait dans l’apparition de la sensibilité comme problème pour la philosophie, dans l’instauration de l’esthétique. Mais il demeurerait attaché à Baumgarten en ce que le philosophe ne considèrerait plus la confusion sensible comme son accident de départ, mais comme sa ressource même. Deleuze, de son côté, aurait impliqué dans ce tournant esthétique une ouverture du concept sur l’individuel, et la valorisation du sensible comme rencontre.
Il faut vérifier maintenant que nous trouvons bien tout cela dans la pensée de Zourabichvili.
D’abord, donc, la littéralité. L’auteur montre, en effet, qu’il s’agit d’une voie d’accès privilégiée à Deleuze. D’autant qu’elle implique à la fois sa lecture et un mode de lecture, beaucoup de lecteurs de Deleuze donnant l’impression de le regarder bouger, mais en se contentant de gesticuler eux-mêmes. Cette notion impose le refus des dualismes traditionnels (sens et lettre, sens figuré et sens métaphorique, …). Elle met l’accent sur l’idée selon laquelle la philosophie n’est pas séparable d’un faire, et ce faire est l’écart, le glissement, le déplacement de perspective générale qui fait l’originalité d’un philosophe.
Si Zourabichvili ne manque pas une occasion de référer à Deleuze, cependant, il ne s’en fait pas le commentateur attitré. Il précise : "La philosophie de Deleuze n’est pas pour moi évidente ni satisfaisante, la raison de mon intérêt pour elle est toute différente : elle ne me laisse pas tranquille". Il est vrai qu’une philosophie n’est intéressante que par ses aspects déroutants, à la fois étranges et attirants. Elle ne doit pas devenir une simple doctrine, un signe de reconnaissance pour une communauté de fidèles.
Aussi le panorama d’articles proposé dans ce volume tient-il ce genre de promesse. Le premier article se penche sur la notion d’événement, en s’attardant surtout à faire la différence entre cette notion et celle d’avènement, caractéristique de la phénoménologie. Un autre article insiste, à juste titre, sur la fonction du "et" chez Deleuze, cet instrument d’une relation qui n’est pas donnée d’avance dans la nature des termes, et qui abolit la philosophie de l’essence au profit d’une philosophie de l’événement. L’auteur explore ensuite la notion de littéralité dans le cadre des rapports de Deleuze et de la littérature : Kafka et la langue allemande de Prague, Melville et l’affrontement à l’incommensurable ou à la démesure de son propre désir, et Fitzgerald, bien sûr. On relira avec plaisir la conférence inaugurale de CitéPhilo, de novembre 2003. Elle nous vaut quelques formules brillantes, dont celle-ci, sachant que l’objet de cette édition de CitéPhilo était "ce qui vient" : "en définitive "ce qui vient" c’est nous, mais tels que nous ne nous reconnaissons plus". Ce qui laisse sa place au quiproquo dans toute venue.
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