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Critiques artistiques

Arts visuels

L'Association, une utopie éditoriale et esthétique

Couverture ouvrage

Groupe ACME
Les Impressions Nouvelles , 224 pages

Label Découverte
[jeudi 22 décembre 2011]


"L’Association", maison d’édition alternative, bouleverse le champ de la bande dessinée au cours des années 1990. Une iconographie très fournie et didactique illustre ce beau livre sur l’histoire du neuvième art. 

À travers 10 entrées et 9 passerelles, le groupe universitaire ACME nous dévoile l’histoire de L’Association, maison d’édition spécialisée dans la bande dessinée francophone, indépendante et avant-gardiste. Fondée autour d’un collectif d’auteurs, stabilisé à six en 1990, L’Asso crée un renouveau comparable à celui des Annales dans le domaine historique. Bien que multi-têtes, l’Hydre a un cœur en la personne de Jean-Christophe Menu.

Les pairs fondateurs

L’Association naît des cendres de Futuropolis, une librairie spécialisée en bande dessinée reprise en 1972 par Étienne Robial  et Florence Cestac , doublée en 1974 d’une maison d'édition éponyme. Futuro publie le jeune Tardi et réédite La bête est morte (1977) de Calvo . Le contact entre Robial et Menu est établi. "Une seule règle, impérative : se poser comme force ALTERNATIVE par rapport à cette profession, et refuser toute concession avec elle". Le message est limpide. Gravé dans le marbre de sa maîtrise en arts plastiques, Menu manifeste sa ligne, très claire. Il s’appuie sur Robial et s’inspire de ce qui se passe dans la mouvance ‘rock alternatif’ avec le label Bondage. Autour des années 1990, la première pierre est posée. La revue Labo est une véritable anthologie de la jeune garde d’alors. Ce numéro unique rassemble les futurs fondateurs entourés d’une belle brochette d’auteurs tels que Jean-Yves Duhoo, Placid, Joëlle Jolivet. Si les Beatles sont quatre, ils sont six à L’Asso : David B., Stanislas, J.-C. Menu, Lewis Trondheim, Mattt Konture et Killoffer. Dans la foulée de Labo, se structure L'Association à la Pulpe, dont l’objectif est "d’atteindre la pulpe d’une Bande Dessinée particulière et innovatrice". Reprenant le dogme de Futuropolis, à savoir la création contemporaine et la défense du patrimoine graphique, elle s’en distingue par une approche plus littéraire.

L’autobiographie dessinée

Journal d’un album de Dupuy-Berberian (1994), Approximativement   de Trondheim (1995) et Livret de phamille de Menu (1995) dressent le socle. Menu raconte sa genèse, et tandis que Trondheim explore les affres de la création, le duo Dupuy-Berberian fait dans l’auto-analyse mutuelle. Il existe une interdépendance dans la composition de ces trois ouvrages, justifiée par la proximité physique des auteurs. Émulation intellectuelle aussi et surtout. Car ici, pas de héros récidiviste ou de monde fantastique, juste un quotidien dans lequel le Moi détrône le muscle. Dans ces Mémoires dessinés, amour, enfance, rapport au médium, appréhension, nous rappellent l’existence physique de l’auteur derrière son avatar de papier. Exit Luc Orient.

Sous la bannière associative, des auteurs parcourent l’Égypte (1998), le Mexique (2000) ou l’Inde (2006). Observations dessinées que l’on retrouve chez Riad Sattouf dans La vie secrète des jeunes (2007) ou dans les carnets de voyage de Guy Delisle à Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003), lesquels associent l’autobiographie au reportage. Cette politique éditoriale, soutenue par une fidélité aux auteurs publiés, leur permettant de se construire dans la durée, est une réussite. Persépolis, l’autobiographie de Marjane Satrapi, parue entre 2000 et 2003 (quatre tomes), sera l’œuvre médiane finissant de convaincre la profession. Ces exigences d’authenticité stylistique et narrative entraînent l’adhésion d’un nouveau lectorat. Le catalogue annuel ou Les nouvelles de l’Hydre (lettre aux adhérents) tissent un lien privilégié, lequel permet de suivre du dehors les nouvelles du front éditorial. Aussi les humeurs de Menu. En 1996, outre le millième adhérent, survient la reconnaissance avec des pages dans Télérama, Libération ou Les Inrocks.

La grande famille

Maquette et mise en page doivent désigner L’Asso dès la couverture. Éperluette (&), la première collection (1991), rompt avec le standard d’alors, 48 pages cartonnées couleurs (48 CC), en privilégiant un papier de qualité, le noir et blanc et une couverture souple à rabats. Ciboulette (1992) s’approche du format roman littéraire pour se consacrer à l’autobiographie. Mimolette a le même format que Ciboulette et se dédie aux nouvelles dessinées. Et puis Côtelette héberge les carnets de voyage ou les journaux intimes dessinés, tandis que Patte de mouche, proche du fanzinat, autorise des expériences éditoriales, des premières publications et les petites nouvelles. À l’opposé, l’Éprouvette renferme une somme de "réflexions critiques" et théoriques sur 300 pages quand Hors Collection recueille les oeuvres patrimoniales et hors collection tel ce 676 apparitions de Killoffer, un album de 30X40 dans lequel l’auteur se reproduit 676 fois sur 48 pages.

En parallèle, la revue Lapin sert de laboratoire graphique. Elle compte 40 numéros (janvier 1992 - août 2010) sous trois formules différentes donnant lieu à quatre séries (la quatrième série - février 2009 - reprend les codes de la première). La cerise arrive sur le gâteau avec l’Oubapo. L’adaptation oulipienne, en plus du classique palindrome, envoie depuis l’itération iconique, répétition à l’identique d’un élément graphique dans chaque case de la planche, jusqu’à l’impressionnante lecture Upside down (double lecture endroit envers). Quatre Oupus (de 1997 à 2005) relatent ces pratiques surréalistes.

Les Modernes

Alors en quoi L’Asso est-elle si différente ? Pour répondre, ACME compare avec sérieux, chiffres à l’appui, les 10 premiers Lapin (1992-1995), à une sélection de 39 albums prépubliés dans les revues "classiques" Tintin ou Spirou, parus entre 1989 et 1995. Sans surprise, il en résulte une autre façon de narrer la bande dessinée, passant par l’utilisation accrue du récitatif, une multiplication des expériences visuelles mue par la volonté de rester à la pointe.

En l’an 2000, 2000 adhérents. Ce sera donc Comix 2000. L’ouvrage de 2000 pages, auto-baptisé ‘le monstre’, accueille des auteurs de partout. Une contrainte implicite privilégie le muet et des œuvres dessinées originales. Toujours l’an 2000 et la consécration prend la forme d’une exposition au Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image à Angoulême. Juste avant Persépolis. L’autobiographie de M. Satrapi explose les tirages habituels. Des quantités non négligeables s’abattent sur la bonne volonté de L’Association, démunie d’objectifs vénaux. Ensuite, ACME s’intéresse au travail de Joann Sfar par l’examen fondé sur la recherche d’une "méthode théorique pour procéder à la lecture esthétique du dessin en Bande Dessinée". L’analyse des cinq carnets publiés entre 2002 et 2005, à savoir Harmonica, Ukulélé, Parapluie, Piano, Caravan, nous éclaire : "le principe de base de sa méthode peut s’énoncer comme suit : capter le mouvement, la situation, l’expression, aussi vite qu’ils apparaissent et en se débarrassant de tout esthétisme". Cessons d’être malicieux car d’un autre côté, ACME distingue deux auteurs. Le suisse Thomas Ott, maître de la bande dessinée muette est le génial utilisateur de la carte à gratter. Le stylet dessine sur une carte noire laissant le fond d’image dans l’obscurité, ambiance qui s’adapte aux récits angoissants proche de l’univers lynchéen, Recuerdos de México (2000) ou le dernier 73304-23-4153-6-96-8 (2008). François Ayroles, partenaire de longue date- Jean qui rit, jean qui pleure (1995), Notes mésopotamiennes (2000) ou le triptyque Les Parleurs (2003), Les Penseurs (2006) et Les Lecteurs (2009)- innove d’un album à l’autre. Il explore les codes de l’art séquentiel par des mises en scènes, muettes ou accompagnés de textes, plus que souvent pertinents, rehaussées d’une pointe d’humour. Depuis 2005, Ruppert & Mulot incarnent la relève. Le nouveau binôme a assimilé la griffe de L’Asso pour en proposer sa relecture.

Ce magnifique ouvrage souffre à peine de la multiplicité d’ACME dans son traitement. Au fond, le seul reproche concerne l’absence d’une entrée consacrée à l’artiste Julie Doucet. Changement d’adresse constitue une véritable étape dans la biographie dessinée comme dans l’apparition d’une nouvelle esthétique. Entre 2005 et 2006, cinq fondateurs quittent le "comité de rédaction", laissant Menu seul aux commandes. En avril 2011, après plusieurs épisodes rocambolesques, l’Hydre retrouve sa tête. David B. sera président, Killoffer le secrétaire et la trésorerie pour Trondheim. Menu quitte L'Association en mai 2011 de façon définitive pour fonder l’Apocalypse. En partenariat avec la figure tutélaire d’antan, Étienne Robial. Une vraie révolution.

 

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