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Fabriquer la vie : Où va la biologie de synthèse ?

Couverture ouvrage

Bernadette Bensaude-Vincent Dorothée Benoit-Browaeys
Seuil , 178 pages

Que faire de la biologie de synthèse ?
[mardi 20 décembre 2011]


Un livre documenté et clair sur la biologie de synthèse, mais réservé sur les bases conceptuelles des nouvelles technosciences du vivant.

BBV est philosophe, spécialiste reconnue en philosophie et histoire des sciences, particulièrement active sur les questions Science Technique Société ; DBB est journaliste scientifique. Ce livre s'inscrit dans la continuité des réflexions de BBV sur les nouvelles technologies de la matière et sur la place de la science dans le débat public . Il part du constat que l'ingénierie de systèmes vivants attire beaucoup de capitaux et de médias : "Ils promettent de synthétiser du méthane, grâce à des bactéries reprogrammées, de ressusciter les mammouths et pourquoi pas d''"augmenter'' les humains..." . La biologie de synthèse semble vouloir renouveler avec le vivant la gigantesque opération technique et financière réussie par la Recherche & Développement en microélectronique. Même afflux de capitaux autour d'une bulle de spéculations plus ou moins bien fondées. L'idée serait cette fois de prendre le relais de la chimie dans l'industrie, rien de moins, et dans les domaines clés que sont l'énergie, l'alimentation, la médecine... Curieusement, alors que la polémique sur les OGM, première partie émergée de la biologie de synthèse, avait alarmé les foules, le sujet dans son ensemble rencontre peu d'opposition structurée. Pour l'instant.

Ce livre propose une "lecture épistémologique" de la biologie de synthèse, il entreprend de "caractériser le style de recherche adopté en biologie de synthèse" , plutôt dans une première partie intitulée "État des lieux", alors que la deuxième partie, intitulée "Des possibles et du souhaitable", développe un point de vue argumenté plus engagé.

Le livre prend parfois le ton d'un "mini-mémoire" bien fait, citant Jean Rostand et Georges Canguilhem comme il est de rigueur, mais il est dynamisé dès le chapitre 2 par des news, à commencer par les déclarations fracassantes de Craig Venter, qui bouscule par ses annonces la sage progression des institutions scientifiques, et leur impose un contexte de concurrence et de marketing bien déplaisant pour la majorité des universitaires. Les auteures reconstituent très bien l’arrière-plan factuel et intellectuel de la génomique et ses principales étapes et mutations, jusqu'aux premières formes de génome (partiellement) synthétique en 2010. L'analyse est éclairante et se resserre autour du paradigme industriel et mécaniste de l'ingénierie biologique actuelle, qui est dénoncé comme n'étant pas le seul scénario possible, alors qu'il occupe toute la place. L'attention est attirée sur un mouvement systématique de "marchandisation" du vivant, qu'il s'agit non pas tant d'empêcher que de contrôler, dans l'intention des auteures, si je la comprends bien.

Les deux voies possibles pour la biologie de synthèse sont philosophiquement bien repérables par une analyse reprise de Raphaël Larrère , qui pose l'alternative biomimétisme/technomimétisme comme un choix entre le modèle du pilote et celui du fabricant. Dans ses dernières pages, le livre ne manque pas de rappeler que par contraste avec l'arrogance des "fabricants" de vivant, nous, l'espèce qui est encore loin de pouvoir réellement piloter les écosystèmes, aurions besoin d'"un peu d'ouverture et d'humilité" .

Le livre n'a pas d'index mais il est accompagné d'une bibliographie de qualité (presque 200 titres).

Ouverture, humilité mais aussi sérieux et compétence font de ce livre une lecture utile pour qui veut s'informer et réfléchir sur les technosciences du vivant. Outre la richesse et la précision des références, on apprécie l'ouverture à l'international dans la plupart des chapitres, et la présence de liens vers le Web, des qualités qui ne sont pas toujours au rendez-vous dans les publications françaises.

Le début du livre montre un mordant critique qui fait naître une attente, notamment par cette impertinente question : "Mais alors pourquoi l'avenir entrevu dès les années 1970 ne se concrétise-t-il pas plus tôt ?" . Cette attente sera peut-être un peu déçue, pour certains lecteurs, par les arguments de type "critique du biocapitalisme", pour lesquels il n'était pas besoin de lire un nouveau livre, ou par les questionnements de type "dissertation de philosophie" – "Qu'est-ce qu'un vivant produit par design ? Quel est son rapport au monde ?"  : on se demande si la bio-ingénierie doit vraiment fournir des réponses satisfaisantes à ces "questions foisonnantes et incontournables" pour pouvoir opérer.

Le principal apport critique porte sur l'acceptabilité sociale de ces technologies biologiques et il se formule dans la conclusion du chapitre 6 en termes de risques, très classiquement, mais sous un angle particulier : la "mutualisation de risques inacceptables". Il s'agit d'échapper à de possibles bio-Fukushima, finalement, pouvons-nous accepter que la démocratie en soit aussi peu saisie qu'elle l'a été du nucléaire ? Les auteures rappellent l'exigence que formulent depuis longtemps Michel Serres ou Bruno Latour : nous devons "accepter que la nature entre en politique" .

Le risque dont il s'agit est moins identifié que les risques industriels antérieurs, car le vivant est plus imprévisible. Peut-être sommes-nous sur le point de déployer du vivant de synthèse parce que nous nous imaginons capables de contrôler l'écosystème dans son ensemble, pour intégrer nos artefacts dans ses fonctionnements complexes, mal connus, et difficilement "rattrapables" - et c'est là que nous manquons de lucidité et d'humilité. Sans aller jusqu’à citer Edgar Morin, les auteures alertent sur ce que la complexité du vivant a de spécifique, une dimension de complexité que marketeurs, ingénieurs et financiers du vivant sous-estiment par principe.

La 1ère partie conduit à un jugement qui en fait se lit entre les lignes : "La culture de la biologie de synthèse développe un profil de chercheur à l'esprit ingénieur (plus soucieux d'efficacité que d'explications dûment validées), à l'esprit entrepreneur, un peu aventurier", "tout en se donnant pour objectif de soumettre la rationalité du vivant à la rationalité scientifique, elle mise sur la passion et la croyance" . Un peu comme un prof de physique expliquant que Steve Jobs ce n'est pas de la science. Ce qui est incontestablement vrai.

Faut-il aller pour autant jusqu'à donner l'impression d'une stratégie de résistance au pragmatisme américain, d'un point de vue académique et européen ? Le chapitre 10 critique "l'éthique embarquée" américaine, empiriste, au profit des comités institutionnels à la française : ne pourrait-on pas envisager l'hypothèse que ni l'une ni l'autre de ces méthodes n'a fait la preuve de sa pertinence ni de son efficacité à ce jour ? Le bidonnage éthique par les entreprises d'un côté de l'Atlantique n'est pas si différent du bidonnage éthique par les administrations de l'autre.

Dans ce livre est centrale l'alternative entre
 

- une option "Ancien Monde", pour laquelle il faut commencer par connaître, il faut comprendre, pouvoir contrôler, avant de prendre le risque de faire
 

- une option "Nouveau Monde", pour laquelle c'est en faisant qu'on apprend à contrôler, et éventuellement à comprendre, il faut donc commencer par faire. L'option NM peut être dangereuse, bien sûr. Mais l'option AM expose à un danger éthique qui est systématiquement sous-estimé je crois : pour pouvoir faire, on va se sentir obligé de faire croire qu'on contrôle tout. Ce qui revient à se condamner à une idéologie à la fois scientiste et technocratique.

Ce livre insiste sur le "besoin d'éthique" (chapitre 10) et ouvre de nombreuses pistes pour commencer à satisfaire ce besoin. Il s'interroge sur les modalités d’action d'une éthique des technosciences biologiques : faut-il simplement accompagner et commenter, ou infléchir les développements, et comment ?Il reste que le travail de rénovation de l'éthique doit être philosophique plus qu'institutionnel, et on peut regretter que dans ce livre le lien entre éthique et épistémologie soit à peine esquissé au chapitre 11, la principale réponse se trouvant au chapitre 12, par les voies de la "mobilisation associative", et notamment l'association Vivagora,... dont les deux auteures sont les principales fondatrices et animatrices.

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