On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Toutes les Suédoises s’appellent Ingrid, c’est le titre d’un livre de Patrice Louis sur les emprunts en français , qui montre que les langues d’emprunt ne fournissent pas leurs éléments lexicaux au français par hasard, mais selon certaines tendances (le vocabulaire scientifique pour l’arabe, le vocabulaire guerrier pour l’allemand, par exemple) : ces tendances ont produit des stéréotypes, dont le prénom est un bon exemple, Ingrid étant "emprunté " par les locuteurs français comme représentant le prénom suédois par excellence. Dans la perspective de la linguistique, qui est ma discipline, un prénom est en effet bien plus qu’une étiquette, et porte en lui un véritable univers sémantique, représentationnel, culturel et mémoriel. Patrice Louis a d’ailleurs également écrit une sorte de dictionnaire des toponymes dans cette optique, Du bruit dans Landerneau, qui constitue une source précieuse d’exemples de mobilisation des noms propres dans les figements français .
Il existe en sciences du langage (dans ses composantes sémantiques et analyse du discours) un courant qui, remettant en cause la tradition logique du nom propre vide de sens, qui ne serait qu’un désignateur rigide, s’attache à mettre au jour les sens du nom propre. C’est le cas d’un certain nombre de travaux sur le nom propre modifié (par exemple : " la Venise du Nord ", " le Raphaël moderne ", " le Sinatra français ") et sur le nom propre lieu de mémoire langagière et discursive (par exemple les " noms propres d’événement " comme Tchernobyl, Beyrouth ou Furiani, dont le sens outrepasse largement la simple toponymie pour déployer de nombreux signifiants mémoriels) .
C’est pour cette raison que la parution du livre de Baptiste Coulmont, Sociologie des prénoms, a attiré mon attention : je me suis demandé ce que recouvrait cette " sociologie du prénom ", et comment les sociologues traitaient cet objet. C’est donc une interrogation interdisciplinaire qui constitue le fil rouge de ce compte rendu. Je n’évalue donc pas la qualité de l’ouvrage, tâche que je laisse aux pairs de l’auteur, mais je propose quelques remarques " de linguiste " sur un travail " de sociologue ". Ce compte rendu est en effet, accessoirement, un prétexte à l’examen des relations entre linguistique et sociologie, qui ont toujours eu du mal à se nouer, bien que des collaborations existent depuis longtemps, ancrées dans le paysage scientifique sous la forme de la discipline sociolinguistique ou de la revue Langage et société par exemple.
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