On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
À l’heure où l’accélération des mobilités et la "virtualisation" de la communication réduisent les contraintes de l’espace, le rôle de ce dernier dans les relations sociales comme dans les projets d’aménagement tend à être négligé. Il devient alors impératif de rappeler l’importance de l’espace et de ses valeurs, tant identitaires que symboliques, pour nos sociétés en perte de repères. Françoise Choay, théoricienne de l’urbanisme et de l’architecture, se livre à l’exercice avec justesse dans cet ouvrage composé de deux textes ; "Espacements" initialement publié en 1969 mais dont le contenu reste d’une extrême actualité, et "Patrimoine, quel enjeu de société ?" écrit 42 ans plus tard. Deux " cris d’alarme " qui sonnent l’urgence à changer nos modes de pensée.
De la ville médiévale à la ville classique, du contact au spectacle
Elle se livre dans le premier texte à une analyse diachronique de l’espace urbain français, distinguant quatre périodes à travers lesquelles lire l’évolution du rapport des hommes à leur espace de vie. Tout d'abord, l’espace de contact correspond à la ville du Moyen-âge, dans laquelle les demeures étaient accolées les unes aux autres, et les rues particulièrement étroites. Les citadins vivaient alors tous sur le mode de la proximité, "tout et tous se touchent, dans la rue, d’un édifice à l’autre" . Bien que les maisons soient différenciées par leur aménagement ou leur façade, elles ne sont pas séparables de la rue qu’elles bordent, "le double ourlet des maisons définit le ruban de la rue et inversement" . Ce sont des villes déchiffrables, où tout est dit à travers l’espace, "les structures économiques, sociales, épistémologiques, sont inscrites dans le sol urbain dont l’information est déchiffrable non seulement par l’œil mais au moyen de tous les sens et, en particulier de la kinesthésie dans la marche" . Cette ville du contact et de la proximité se prête à l’échange, au bouche à oreille et joue en ce sens un rôle important d’information, avant que l’imprimerie ne soit inventée; "la ville du Moyen Age offre un espace qui à la fois informe (et forme) immédiatement par lui-même et fait médiatement, en tant qu’instrument, coïncider les voies de la circulation et de l’information" .
La ville de l’époque classique correspondrait alors davantage à l’espace de spectacle et d’embellissement. L’ordre vient à organiser l’espace urbain, les maisons tendent à se ressembler et à s’harmoniser et la perspective fait son apparition, permettant alors au regard de traverser l’espace urbain. Sous l’influence des mutations politiques, technologiques et intellectuelles, "l’espace urbain perd son caractère empirique, contingent, anecdotique, différencié, pour obéir à un ordre abstrait, cadre intellectuel et cadre de parade" . C’est le passage d’une ville construite par les habitants dans leurs routines à un paysage matérialisant l’ "idéologie du pouvoir", d’un espace qui s’appréhendait par l’ensemble des sens à un espace qui consacre l’hégémonie du regard.
De la ville moderne à la ville postmoderne, de la circulation à la connexion
L’espace de circulation constitue alors le troisième temps et correspondrait à la ville des XIX è et XXe siècles. Conscients du potentiel humain et créatif localisé dans les agglomérations grandissantes du XIXème siècle, les gestionnaires veulent faire de l’urbain un "instrument efficace de production et de consommation" . Dans cette perspective, l’espace urbain devient pensé comme une totalité dont il faut organiser et relier les différents pôles, et non plus comme un "amas informe, un fouillis de maisons" . C’est ce à quoi s’attèle Hausmann à Paris, avec l’élaboration des grandes percées et la construction des boulevards reliant nord et sud, est et ouest. Fini le temps des quartiers-villages, "au Paris de Balzac, fait de petites villes juxtaposées, succède le Paris métropole de Zola" . La circulation devient alors le "sens premier de l’espace urbain" , au détriment de la vocation informative et de la puissance sémantique de l’espace médiéval. Cette mutation apparaît sous l’influence des nouveaux moyens de communication qui réduisent les contacts directs et le "bouche à oreille " mais également parce que la dimension informative de l’espace devient obsolète dans un temps qui s’ "accélère". Autrement dit, la durée d’édification de monuments, de lieux symboles n’est plus en phase avec le rythme d’évolution de la société. Françoise Choay décrit alors cette période comme celle où les flux se substituent aux contacts de la rue médiévale, et dont Le Corbusier sera l’apôtre ; "la rue corridor à deux trottoirs, étouffée entre de hautes maisons, doit disparaître" .
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