On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Construire un " nouveau pan de la clinique freudienne "
Etant parvenu à isoler les spécificités du " mal du Camp " et à déceler le " présent du Camp " dans nos sociétés, Gérard Haddad se heurte pourtant aux limites de sa pratique et à l’impuissance de la psychanalyse, telle qu’elle est conçue, à apporter un réel soulagement au traumatisme de ses patients. Le cas de Simone, en ce sens, est exemplaire puisqu’il semble rendre caduque un repère classique de la pratique psychanalytique, celui de la levée du refoulement comme voie de guérison. En effet, l’idée selon laquelle la guérison s’effectue à travers la levée du voile porté sur un souvenir refoulé n’a plus de pertinence lorsque le patient se trouve pris au piège de son impossibilité à oublier un traumatisme qu’il ne peut refouler. .
Gérard Haddad s’essaie alors à une tentative de rénovation théorique des concepts freudiens . Pour rendre compte de la particularité liée aux camps de l’analyse de Sonia, il conceptualise ainsi la notion de " mémoire feuilletée ", mémoire " qui surgit en plans successifs, chacun contredisant le suivant, et révélant […] une sorte de tromperie multipliée " . Il s’éloigne ainsi de la cure classique d’un sujet de structure hystérique, où " le trauma est généralement unique " et pour qui " le retour d’un souvenir refoulé modifie [seulement] le récit ", pour faire valoir un " sujet feuilleté " pour lequel le refoulé est enfoui sous un " empilement de mensonges " ; l’émergence successive des strates du feuillet " s’accompagne d’un séisme sans commune mesure avec l’habituelle et transitoire angoisse qui accompagne la levée, parfois jubilatoire, d’une amnésie " , séisme qui abolit totalement le récit construit pour le remplacer par un nouveau. Il s’agit aussi de dépasser les thèses de Psychologie collective et analyse du moi de Freud , car les formes dominantes d’institution et de pouvoir inhérentes au camp d’extermination ne renvoient plus au modèle pyramidal de l’Eglise et de l’armée, mais à des formes totalitaires. Il nous invite ainsi à repenser notre société à la lumière du camp, réinterrogeant notamment notre tendance à la négation de l’altérité promue au nom de la sacro-sainte valeur d’égalité.
Si comme le pense Lacan, le " camp est le réel de notre temps ", par définition inaccessible, nous devons, pour guérir, apprendre à le symboliser. Tel est l’enjeu du traitement du traumatisme en psychanalyse, car il n’y a pas de refoulement ni d’oubli sans symbolisation. Le trauma est bien cet événement qui, de par son incommensurabilité, ne peut s’intégrer à notre histoire et continue, dès lors, à relever du présent. Refusant l’idée que le traitement artistique de la Shoah est une atteinte portée à la souffrance des déportés et de leurs descendants, c’est plutôt du côté de la sublimation permise par l’art que Gérard Haddad se tourne pour trouver des pistes de guérison. Il laisse ainsi à l’artiste peintre François Rouan le soin de conclure son propos par un " appel à voir " et à dépasser les formes vides de l’abstraction pour redonner à l’art " son poids de chair ", car " il n’appartient qu’au travail de l’imaginaire de renverser l’horreur en beauté, de renverser cette chose inenvisageable dans une forme visible " .
Le Camp et la modernité
Aux sources du questionnement de Gérard Haddad se situe la nécessité pour la psychanalyse de poursuivre sa théorisation après Freud et Lacan, afin de traiter les nouveaux maux issus de la modernité. Ce livre a ainsi le mérite de s’offrir comme une recherche donnant une place de choix à l’expérience clinique et à la pratique et de présenter l’image d’une psychanalyse soucieuse de promouvoir des réponses à des problèmes concrets et actuels. C’est d’une psychanalyse consciente de ses limites dont il s’agit, bien loin de celle dont on critique trop facilement la tendance à s’enfermer dans des théorisations atemporelles réservées aux seuls initiés.
La psychanalyse donc, doit savoir s’adapter à son époque. Si, comme le pense Gérard Haddad, le Camp a bien introduit une rupture dans la modernité, ne faut-il pas aussi aborder cette rupture dans une perspective plus vaste ? Dans Les désarrois nouveaux du sujet Jean-Pierre Lebrun replace ainsi la déshumanisation et la destruction du signifiant paternel organisés par le Camp dans un contexte plus large et antérieur de délitement de la structure patriarcale dans nos sociétés. Il fait état d’un délitement progressif lié à la sécularisation et à l’émergence de la science moderne qui inscrit la vérité, non dans le sujet énonciateur (du père ou de Dieu), mais dans l’énoncé lui-même.
Il s’agit de ne pas perdre de vue d’autre part, que le camp de concentration est lui-même issu de la modernité politique, en ce qu’il peut apparaître comme le point d’aboutissement extrême des processus de bureaucratisation rationnel du politique et d’alignement des frontières étatiques et ethniques. En ce sens, si l’expérience concentrationnaire ressort de l’événement traumatique, n’est-il pas aussi " la pointe avancée de la modernité ", ce vers quoi nous pourrions à nouveau tendre ? Ne peut-on pas croire, alors, que si comme le veut l’auteur, le camp continue de se profiler dans nos sociétés, c’est non seulement en ce qu’il nous est impossible à symboliser, mais également parce qu’il s’apparente à la virtualité, toujours présente, d’un basculement de la civilisation dans la pulvérisation de la Loi et la déshumanisation ? ![]()
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