On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Lorsqu’on propose, aujourd’hui, à des élus ou à des populations de construire dans leur commune du logement social, leurs appréhensions sont souvent motivées par des représentations récurrentes, mais datées : l’image de la barre des années 1950-1960 est en effet restée prégnante, et avec elle l’idée d’une ghettoïsation sociale et ethnique irréversible. Changer ces représentations, en montrant que le logement social peut aujourd’hui être caractérisé par sa qualité et son originalité, est un enjeu majeur pour les constructeurs et les gestionnaires de logements sociaux. C’est essentiellement à cette mission que participe l’ouvrage Habiter 2011, réalisé par l’un des principaux bailleurs français, le groupe 3F.
Changer une image
Habiter 2011 se présente avant tout comme un témoignage. Il correspond certes à la volonté d’un groupe de montrer et de mettre en valeur certaines de ses réalisations, mais il porte aussi, et surtout, un réel discours sur ce qu’est le logement social contemporain. En effet, dès les premières lignes de l’ouvrage un enjeu apparaît clairement, qui n’est plus d’ordre quantitatif. Il s’agit, pour le constructeur, de "promouvoir la qualité et la créativité architecturales mais avec le souci constant d’une réponse correspondant aux besoins réels [des] locataires" . Dès l’abord, le logement social se définit, ainsi, par ces deux caractéristiques : il est divers et humain.
L’ouvrage se donne donc clairement l’objectif de montrer comment on peut réaliser, aujourd’hui, du logement social qui n’est pas celui des années 1950-1960, souvent considéré comme répétitif et démesuré. Pour ce faire, Habiter 2011 est organisé en quatre parties, qui mettent chacune en évidence les différents facteurs pris en compte aujourd’hui par les concepteurs : une attention, tout d’abord, aux contextes territoriaux ; une volonté, ensuite, d’adapter les logements aux usages de leurs habitants ; un soin apporté, bien sûr, à l’architecture ; un souci prononcé, enfin, pour le détail. Au sein de ces différentes parties, l’ouvrage se présente comme volontairement vulgarisateur. Il croise les points de vue de professionnels, d’élus, mais aussi d’habitants, à propos de diverses opérations dont la présentation est plus ou moins détaillée. Ces discours sont accompagnés de grandes photographies de qualité, de cartes de localisation et de fiches techniques relativement exhaustives.
L’ensemble ainsi produit, quoique disparate, est facile à lire, et surtout à feuilleter. Le travail d’illustration donne une idée de la qualité architecturale des réalisations et souligne le fait qu’elles ne sont, d’extérieur, pas différentes d’opérations de logements destinés à la vente. La confrontation des points de vue permet de plus de comprendre la complexité de la conception d’une opération à vocation sociale et la multiplicité des enjeux à prendre en compte, en termes notamment de confort, de coûts ou de durabilité. Les études de cas plus précises, enfin, montrent quelles solutions peuvent être apportées à des problématiques et des contextes très spécifiques, et comment se manifeste l’inventivité des urbanistes et des architectes, mais aussi des habitants qui s’approprient leurs productions.
Montrer des réalisations
L’ouvrage n’est, cependant, pas uniquement une célébration du logement social contemporain. Il se présente aussi comme un outil largement publicitaire. Sa portée critique reste donc très limitée. N’y sont visibles, à de rares exceptions près, que des réalisations dont la maîtrise d’ouvrage est assurée par le groupe 3F. Les différents discours, malgré le fait qu’ils soient tenus par des acteurs très divers, sont globalement dans le registre de l’autocongratulation. Les seules véritables critiques des opérations présentées concernent toujours des points de détail, et elles proviennent en général des gardiens et gardiennes interrogés, qui soulignent par exemple des problèmes liés aux nuisances sonores. L’ensemble des opérations étudié est par ailleurs très récent : il est parfois difficile de s’imaginer comment celles-ci pourront vieillir et s’adapter aux besoins de leurs habitants successifs. La rapidité des présentations, enfin, ne permet pas toujours de saisir l’ensemble des enjeux des opérations, et par conséquent de bien comprendre et d’évaluer les choix urbanistiques et architecturaux.
Un autre élément qui vient perturber la lecture de l’ouvrage tient à sa conception, volontairement fragmentaire. Elle permet certes le feuilletage et rend Habiter 2011 très facile d’accès, du fait aussi d’un réel soin apporté à la mise en page. Cependant, ce choix donne parfois au recueil un aspect de magazine, voire de catalogue : le lecteur est souvent amené à tourner les pages sans forcément retenir autre chose que la succession des images. Parfois, c’est même le rapport aux grands thèmes de l’ouvrage qui se perd. Habiter 2011, ainsi, n’est jamais loin de ne rester qu’un recueil d’exemples disparates plutôt que le porteur d’un message fort et facilement intelligible.
Ces éléments posent, au demeurant, une question fondamentale. A l’heure où la compréhension de ce qu’est le logement social passe par le décryptage d’une foule d’acronymes ainsi que par la découverte de modes de financement et d’attribution complexes, l’approche du groupe 3F est-elle la seule qui puisse permettre à tous de s’approprier ces questions ? Un travail de pédagogie semble inévitable, de façon à ce que le logement social puisse redevenir un enjeu politique et urbanistique accessible à tous. Il n’est cependant pas certain que ce travail doive prendre la forme, parfois trop simpliste, proposée par Habiter 2011. Il est toutefois intéressant de constater que cette vulgarisation ne suffit pas à dissimuler les grands enjeux contemporains de la création et de la gestion d’un parc social, qui apparaissent clairement dans l’ouvrage.
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