On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le livre de Sylvie Ayral s’ouvre sur une interrogation : pourquoi 80% des élèves punis au collège sont des garçons ? A partir de ce constat édifiant, l'auteur tente d’identifier les processus qui, au sein de l’école, conduisent à n’attribuer les punitions et sanctions qu’aux seuls garçons. Elle place la question du genre au centre de cette étude et se propose ainsi de réexaminer les transgressions et le système punitif. L'idée défendue est que les sanctions et punitions à l’encontre des garçons sont inutiles et ont un effet pervers : elles consacrent les garçons, en pleine construction identitaire, dans une caricature de la masculinité qui renforce les pratiques que les sanctions et punitions tentent de corriger. Le système punitif deviendrait donc de moins au moins cohérent avec la mission d’égalité des sexes qu’il prétend remplir.
Dans l’introduction de son ouvrage, l’auteur annonce le déroulement logique de sa recherche : assises théoriques, références bibliographiques, terrain, pratiques de recherche utilisées tout au long des cinq chapitres qui composent le livre. Le premier, intitulé « cadre théorique », explore l’ensemble des théories employées par l’auteur au cours de son travail via les sciences de l’éducation, la sociologie du genre et l’interactionnisme. Le second, nommé « enjeux épistémologiques, méthode, terrain », présente les cinq collèges étudiés ainsi que les modalités de l’étude (accès au terrain, recueil des données, difficultés, biais). Le troisième, « l’appareil punitif : un système de pouvoir autonome», décrit l’autonomisation croissante du système punitif par rapport à son but pédagogique initial. Le quatrième, dit « asymétrie sexuée et impensée », intègre une étude comparative des données quantitatives « les plus significatives » entre les différents établissements et montre comment chaque acteur scolaire se justifie de l’asymétrie sexuée des sanctions et punitions. Enfin, le cinquième chapitre intitulé « des représentations aux pratiques : la fabrique des garçons », tente de prouver que l’asymétrie sexuée des punitions est le résultat d’un processus incitant les jeunes garçons à transgresser les règles et à renverser le rapport hiérarchique quand celui-ci est considéré comme faible ou défaillant.
Pour Sylvie Ayral le système punitif en place ne ferait que renforcer les inégalités de genre en enfermant les hommes dans une « identité masculine stéréotypée ». Les « conduites sexuées ritualisées » joueraient un rôle important dans la reproduction des inégalités sexuées au collège et plus largement dans le mécanisme générant la violence scolaire. Nous organiserons la présentation détaillée de l’ouvrage en suivant le fil de ces cinq chapitres.
Qu’est-ce qu’une sanction ?
Le premier chapitre de l’ouvrage (« cadre théorique »), très dense, pose les bases de la démarche suivie par l’auteur. Il occupe 59 pages du livre sur un total de 204 pages. Ce chapitre fondamental présente de façon cohérente et construite les trois champs disciplinaires sur lesquels s’appuie Sylvie Ayral : les sciences de l’éducation, la sociologie du genre et l’analyse interactionniste. Dans un premier temps, la notion de sanction en éducation est interrogée. Quels sont les « principes » qui sous-tendent la sanction » ? . Il s’agit d’abord d’une notion juridique qui acte une prise de décision. L’éducation nationale, depuis les années 2000 , distingue punitions et sanctions : les punitions jouent le rôle de régulateur dans la vie quotidienne des établissements, tandis que les sanctions relèvent des manquements graves à la discipline et à l’ordre de l’établissement. Il existe donc une graduation dans le rappel à la discipline.
C’est ensuite la place qu’occupe la sanction dans les champs disciplinaires de la philosophie, de la psychanalyse et de l’éducation qui est abordée, tour à tour « force éducative » qui doit affirmer l’assise de la loi (avec Rousseau ou Kant), moyen de maitriser ses pulsions (Freud) ou de « former de futurs citoyens, d’en faire des êtres responsables capables de vivre en société » . Avec l’augmentation des faits d’indiscipline et de leur médiatisation, la sanction a été englobée dans la notion de discipline qui est beaucoup plus large. La « judiciarisation » de la discipline s’appuie désormais sur quatre grands principes pénaux : la proportionnalité, la légalité, l’individualisation et le principe du contradictoire qui implique que toutes les parties soient entendues.
Sylvie Ayral rappelle que la notion de discipline donne lieu à de nombreux débats ambivalents : les familles demandent que leurs enfants « soient tenus et contrôlés» tout en jugeant que la discipline est « désuète et réactionnaire ». Cette relation ambiguë qu’entretiennent les familles avec la notion de discipline se retrouve dans l’institution scolaire qui a du mal à « choisir son camp », car, par ailleurs, le but premier de l’école est « de préparer les élèves à leur insertion sociale et professionnelle et à leur libre exercice de la citoyenneté dans la société civile » . Ce double discours trouve son origine dans la nouvelle réglementation de juillet 2000 qui judiciarise la discipline tout en soulignant son caractère pédagogique : « responsabiliser l’élève et lui rappeler le sens et l’utilité de la loi » . Pour Sylvie Ayral, les notions mêmes de punition et de discipline posent problème. D'ailleurs, la question de leur utilité et de leur justification n’échappe pas à l’institution scolaire.
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