On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Internet rend-il bête ? Ainsi posée, la question est à peine digne d’un micro-trottoir. En couverture d’un livre, elle fait craindre le pire... Une chose est certaine, ce titre ne rend pas hommage aux trois cents pages de visionnaire perspicacité qui suivent. Pour ne rien arranger, le sous-titre ("Réapprendre à lire et à penser dans un monde fragmenté") peut, à l'inverse, faire redouter la migraine du pensum. Il n’en est rien. Ni simpliste ni pédant, mais porté, soutenu de bout en bout par une incessante volonté de comprendre et d’expliquer l’incidence d’Internet sur l’intelligence humaine, voilà au contraire un de ces livres dont on se dit, en les refermant, qu’on l’a échappé belle en se décidant tout de même à l’acheter.
Maintenant, de quoi s'agit-il ? En quelques mots : du devenir de notre cerveau, notre pensée, notre mémoire. Pas moins. Et comme souvent, tout est parti de rien, ou presque. Au fil du temps, l'auteur, Nicholas Carr , journaliste, blogueur dédié aux nouvelles technologies, collaborateur du New York Times autant que du Guardian et du Wall Street Journal, s'est aperçu que quelque chose ne tournait plus tout à fait rond dans sa vie intellectuelle quotidienne. Il n’était plus, ne se sentait plus être exactement celui qu'il était "avant". Symptôme trompeusement anodin de ce changement : il n'arrivait plus à réfléchir comme autrefois. Fatigue passagère ? Dépression ? Rien de tout ça, non, mais plus simplement, confie Nicholas Carr : "Depuis ces dernières années j'ai le sentiment désagréable que quelqu'un, ou quelque chose, bricole avec mon cerveau, réorganisant la circuiterie nerveuse et reprogrammant la mémoire. Mon esprit ne s'en va pas - pour autant que je puisse le dire -, mais il change. Je ne pense plus comme naguère. C'est quand je lis que je le sens le plus fortement. Auparavant, je trouvais facile de me plonger dans un livre ou dans un long article (…) Ce n'est plus que rarement le cas. Maintenant ma concentration se met à dériver au bout d'une page ou deux. Je deviens nerveux, je perds le fil (...) La lecture en profondeur qui venait naturellement est devenue une lutte."
"Auparavant", c’est-à-dire il n'y a pas dix ou quinze ans, quand le Web était encore balbutiant, quand le Réseau des réseaux n'était qu'embryonnaire, quand on achetait - et lisait ! - encore des journaux, des disques, des films, quand les téléphones mobiles n'étaient pas encore smart. Bref, c’était avant la Grande Fragmentation consécutive à l’Explosion Numérique, quand les contenus informatifs ou culturels étaient encore linéaires, identifiables, "consommables" dans la durée. Quand il y avait un "début" et une "fin" à toute chose, aux articles de presse, aux livres...
Aucun doute, penserez-vous, avec ce délire parano-Philip-K.Dickien ("quelqu'un" ou "quelque chose bricole" dans mon cerveau), ce Nicholas Carr rafle la pole position pour la course au titre de "Vieux con" anti-Internet qui n’a rien compris à l'insoutenable bonheur d'être connecté. Sauf que… L'auteur en question est tout sauf un débutant réactionnaire et timoré question nouvelles technologies, et il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas admettre que le constat qu'il fait concerne chacun de nous. Carr met ici le doigt sur ce qui sera certainement une des "questions de société Numérique"les plus préoccupantes des prochaines années. Soit, en trois mouvements : "Comment change notre façon de lire ? Comment change notre façon d'écrire ? Comment change notre façon de penser ?".
Nous n'en sommes pas encore conscients, entreprend-il de démontrer, mais il y a un prix neurologique à payer pour notre fréquentation de plus en plus addictive du libre-service planétaire qu’est le Web. Un tribut à verser pour cette immersion digitale universelle, ces flux et banques de données où s’ébat - sans jamais se rassasier - notre gourmandise d'informations toujours plus fraîches et diversifiées… Ce diagnostic, Carr a l’habileté de ne pas l’asséner en morigénant et culpabilisant son lecteur. De là un essai aussi incisif que préventivement alarmiste.
Retraçant, dans une première moitié du livre, l’histoire des technologies intellectuelles (invention de l'imprimerie, cartographie, naissance des journaux, de la radio, de la télévision, etc.) qui sont apparues en apportant toujours plus de contenu(s), de rapidité, de capacité de stockage des informations, Nicholas Carr rappelle comment toutes ces innovations ont été accompagnées de modifications sensibles du comportement du cerveau humain. Pédagogue, il insiste sur la "plasticité neuronale", revient sur le génie adaptatif de notre esprit, retrace comment l’activité cérébrale varie selon que nous lisons sur écran ou sur papier, comment se développent des aires nouvelles pour "traiter" de nouveaux contenus ou types de signaux (sonores, écrits, audio-visuels…). Jusqu'à présent, souligne-t-il, nous nous adaptions à une succession de médias (presse, radio, télé...) nous délivrant chacun de l'information "linéaire". Ces médias étaient encore localisables (dans l’espace géographique comme dans le temps) et "à sens unique" puisqu'il n'était pas possible de "dialoguer"avec eux (courriers de lecteurs mis à part, pour faire court).
2 commentaires
MM
L'enjeu, c'est le traitement mythologique de l'information et le choix idéologique qui s'en suit. Ce qui doit rassurer, c'est la puissance du sytème de pensée humain capable de faire face, à l'esprit machine des constructeurs innovants, à la recherche d'une croissance éthique et le développement du Progrès légitime et légal. Ce qui n'est pas une mince affaire pour affronter le découplage entre progrès technique et dégradation sommaire. Dont acte.
Undécérébré