On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Secouer la pensée
Si la légende raconte que la plupart des maîtres à penser sont morts au seuil du XXIème siècle et qu’il ne nous reste plus que nos yeux pour pleurer la disparition de ces grandes figures et de leurs grands systèmes, Slavoj Zizek n’en demeure pas moins l’un des théoriciens les plus prolifiques et les plus libres du panorama mondial de la philosophie contemporaine. Sans relâche, il accumule conférences et publications aux quatre coins du globe. D’un ouvrage à l’autre, il ne cesse justement de convoquer simultanément les monstres sacrés des temps passés : la psychanalyse de Lacan, le matérialisme de Marx et l’idéalisme de Hegel. A ses références théoriques, Zizek n’hésite pas à mêler le réel le plus varié de nos vies : blagues et bons mots, anecdotes personnelles et politiques mais aussi d’innombrables références littéraires et artistiques allant du plus populaire au plus pointu. Des mélanges aussi détonnant que complexes, parfois même explosifs, souvent fulgurants. On pourrait presque affirmer qu’il s’agit là de la méthode de travail de Zizek ou, tout au moins, de son style : "jouer l’art noble et la culture de masse l’un contre l’autre, c’est-à-dire les interpréter alternativement l’un à partir de l’autre" . Bref, Zizek s’empare des plus hautes sphères de la philosophie comme des plus menus faits de nos existences (le livre Jacques Lacan à Hollywood et ailleurs s’ouvre ainsi sur le dégoût de Zizek pour ceux qui s’échangent leurs plats au restaurant chinois) pour théoriser, c’est-à-dire : les mettre en lumière l’un par l’autre sous un jour nouveau et, la plupart du temps, par un tour de force dialectique, renverser les évidences qui encadraient l’un et l’autre.
Il en découle une écriture haute en couleurs qui fait autant appel à nos souvenirs de cinéphiles qu’elle ne transmet le désir de découvrir tel ou tel auteur moins connu. Toutefois, face à un spectre de références théoriques et culturelles aussi large, le lecteur finira peut-être par s’agacer du manque de systématisme dans la progression du propos. Zizek a beau découper les six chapitres de son livre en deux versants - l’un, soi-disant, plus phénoménologique et donc plus proche d’Hollywood et l’autre situé sur un versant plus théorétique et plus proche de l’en soi de la logique des concepts lacaniens -, force est de constater que l’auteur n’est pas là pour aider son lecteur en tenant un propos linéaire sur l’œuvre théorique du grand psychanalyste français Jacques Lacan, œuvre jouissant elle-même de la sulfureuse réputation d’être ô combien obscure. Or, s’il pose six questions qui balaient à grands traits l’enseignement de Lacan (le symbolique, l’opposition homme femme, l’identité, le phallus, le père et, enfin, la différence entre réel et réalité), gageons qu’à chaque fois Zizek problématise plus qu’il ne donne de réponses univoques. Cependant, on émettrait volontiers l’hypothèse que ce flou, cette nébuleuse de savoir déployée par l’ouvrage correspond moins à une faiblesse discursive qu’elle ne signe une compréhension exacte de la façon même dont progresse un savoir orienté à la boussole de l’inconscient. Ni pédagogique, ni didactique, à l’instar des découvertes du patient sur son divan, la réflexion de Zizek procède par éclairs, par surprises, par bonds et par révélations qui donnent l’impression de toucher, de près de loin, à quelques fragments de vérité.
Séances cinémato-psychanalytiques
Mieux vaut donc faire preuve d’humilité quand on ouvre Jacques Lacan à Hollywood et ailleurs et renoncer à tout saisir : on est souvent perdu, on a même souvent l’impression de suivre l’ouragan d’une pensée qui associe en roue libre, qui connecte sans jamais trouver de point d’arrêt mais qui, malgré tout, vise assez juste dans ses tentatives multipliées de cerner l’actualité de la pensée psychanalytique.
Rappelons que Zizek est loin d’en être à ses premières armes quant à la réflexion entre psychanalyse et cinéma. Au nombre de ses ouvrages portant sur le septième art, on comptait déjà une analyse approfondie, et beaucoup plus systématique, de tous les films d’Hitchcock , analyse récemment reprise et republiée dans une nouvelle traduction aux excellentes éditions Capricci . Zizek nous y enseignait la psychanalyse de Lacan tout en réussissant à faire sortir chacun des longs-métrages d’Hitchcock de toute perception psychologisante et sans jamais tomber non plus dans la facilité d’étudier les évidences psycho-didactiques que le grand maître du suspens s’amusait à glisser dans ses films (qu’on pense seulement à La maison du Docteur Edward (1945), à Psychose (1960) ou à Pas de Printemps pour Marnie (1964) qui pourraient figurer comme autant de lourdes illustrations pédagogiques du champ psy).
Ainsi, une fois de plus , on ne trouve aucune lecture applicative de la psychanalyse au cinéma dans le travail de Zizek mais, beaucoup plus, une prise en compte des spécificités du mécanisme cinématographique et de certaines de ses séquences, pour mieux comprendre les mouvements et la logique de la psyché. Si le philosophe slovène donne des interprétations originales des extraits de film qu’il convoque au cours de son propos, elles n’en restent pas moins, la plupart du temps, au service de son intérêt pour la pensée psychanalytique. Plus même, pour paraphraser son titre, on dira que, selon notre auteur, la pensée de Jacques Lacan n’est pas seulement présente sur les écrans de cinéma : on la retrouve certes "à Hollywood" mais aussi "ailleurs", voire partout! C’est bien le postulat sur lequel se fonde l’ouvrage : l’hypothèse de l’inconscient telle qu’elle est reformulée par le grand psychanalyste français dispose encore d’une efficacité suffisamment subversive que pour nous laisser envisager le monde autrement. Il s’agit donc pour Zizek de nous faire comprendre de façon concrète quelques bribes de l’enseignement de Lacan afin que nous nous emparions autrement du réel de nos vies. En dernière instance, l’enjeu de cette prise en compte de l’enseignement psychanalytique n’est pas seulement existentielle ou purement théorique mais aussi politique. Le livre de Zizek dans sa profusion d’exemples, tirés, bien sûr, du cinéma d’Hitchcock, de Chaplin, de Welles ou d’Ophuls mais aussi des opéras de Wagner, des romans noirs américains, de l’architecture de Frank O’Gehry ou du film Matrix, j’en passe et des meilleurs, ne tente pas seulement de transmettre les coordonnées fondamentales de l’enseignement lacanien mais essaye surtout de cerner la portée politique d’une approche du réel à l’aune de l’inconscient. Par touches successives, en un panachage des plus baroques, les associations de pensée commencent alors à s’égrainer selon un fil rouge tout au long du livre : celui de l’acte. Quel type d’actes pose-t-on et quel sens ont-ils sous l’éclairage de la théorie de l’inconscient ? Telle pourrait bien être la double question décisive posée par le livre de Zizek. En d’autres termes, en quoi, une vie tournée vers l’inconscient, est-elle en mesure de s’affirmer autrement grâce aux actes qu’elle ose mettre en place ?
Aucun commentaire