On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

C’est au parcours d’Alfred Dreyfus pendant la Première Guerre mondiale, bien après l’Affaire et la réhabilitation, que Georges Joumas s’est intéressé. L’intérêt majeur de l’ouvrage est de croiser plusieurs sources qui sont toutes de la main de Dreyfus. Les quelques pages relatives à la guerre tirées des Souvenirs de Dreyfus, publiés dans les années 1930 ont été convoquées. Mais l’auteur s’est appuyé aussi sur des lettres envoyées à son fils et à la marquise Arconati-Visconti, qui a animé le réseau dreyfusard à la toute fin du XIXe siècle. Enfin, est reproduite intégralement la transcription du carnet tenu par Dreyfus pendant la guerre conservé aujourd’hui par ses descendants.
Le carnet de guerre de Dreyfus est assez court. Il commence le 2 février 1917, au moment où Dreyfus quitte l’arrière avec son unité pour se rendre sur le front. Loin d’un journal intime dans lequel Dreyfus s’épancherait, il s’agit plutôt d’un relevé journalier où sont inscrites sur un ton neutre des remarques précises et factuelles. Dreyfus y note principalement ses déplacements, les lieux d’étape et de cantonnement, ainsi que le temps qu’il fait et les conditions matérielles dans lesquelles est placée son unité. Plusieurs cartes permettent d’ailleurs utilement de suivre ces différents mouvements. L’offensive du Chemin des dames, du 16 avril au 12 mai 1917, offre l’occasion de décrire l’opération militaire en quelques lignes.
Paradoxalement, alors même que le courrier est soumis au contrôle postal, c’est dans les lettres qu’il envoie de l’armée, et non dans son carnet personnel, que Dreyfus se livre davantage. Georges Joumas a confronté les deux sources en intercalant des extraits de la correspondance de Dreyfus dans la transcription du carnet. Cependant, on regrettera qu’il n’ait pas cherché à confronter davantage les deux sources en soulignant mieux les points forts et les lacunes de l’une et de l’autre.
Ce corpus permet de dessiner le portrait d’un Dreyfus avant et pendant la guerre. Il apparaît comme un patriote fervent et prêt à défendre la France. Malgré son âge, il a ainsi choisi de rester dans l’armée en tant qu’officier de réserve. De même, en 1913, il s’affirme résolument contre la loi des trois ans et milite au contraire pour une modernisation de l’armée et de son commandement. Son opinion sur la guerre reflète ensuite l’évolution générale de celle des Français pendant la guerre : d’abord persuadé que la guerre sera courte et que la France vaincra l’Allemagne en quelques semaines, Dreyfus comprend dès la fin de l’année 1914 que la guerre sera beaucoup plus longue que prévu. Le discours qu’il tient sur l’Allemagne évolue également. Admirateur de la patrie de Kant, Goethe et Wagner avant la guerre, Dreyfus se laisse gagner par la culture de guerre et se montre de plus en virulent envers les Allemands, qui deviennent systématiquement les " boches " sous sa plume. Il suit attentivement les nouvelles qui peuvent lui parvenir à travers la presse et exprime ses critiques à l’égard de l’armée dans ses lettres à la marquise Arconati-Visconti.
À lire ce journal de Dreyfus, on a ainsi l’impression d’avoir affaire à un officier classique de l’armée française, en tout cas jamais ne transparaissent de remarques ou de commentaires relatives à l’Affaire. Certes, la progression de carrière de Dreyfus a été freinée puisqu’il n’est que chef d’escadron d’artillerie alors que ses camarades de l’Ecole de guerre sont lieutenants-colonels voire colonels. Mais il n’est jamais fait mention de remarques antisémites dans l’armée envers Dreyfus, son patriotisme ne semble pas remis en cause par d’autres officiers. En février 1917, Dreyfus rejoint la zone des armées près de Nancy, où il est placé sous les ordres du colonel Georges Larpent, antidreyfusard qui a publié un Précis de l’Affaire Dreyfus en 1909. Mais l’homme n’est jamais évoqué par Dreyfus, ni dans son carnet, ni dans ses lettres. Le dossier militaire de Dreyfus témoigne même qu’il a appuyé sa demande de promotion.
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