On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Joël Loehr, maître de conférences à l’université de Bourgogne, a récemment publié un petit ouvrage dont le titre annonce le contenu. L’organisation du volume en cinq chapitres et (en sous chapitres) a le mérite d’une grande clarté : l’auteur, le lecteur, le personnage, la fiction et le genre. Les nombreuses références bibliographiques permettent à son lecteur de se reporter aux textes dont il analyse le fonctionnement. Elles sont, à la fin de chaque chapitre, structurées elles-mêmes en quatre rubriques : réflexions d’écrivains, philosophie, essais critiques, synthèses.
Joël Loehr s’appuie sur les ouvrages critiques de références : Compagnon, Baktine, Jauss, Barthes, Blanchot, Genette ou encore sur les écrits de Ricœur et aussi d’Aristote, Derrida, sans oublier quelques sites Internet spécialisés. La table des matières se veut pragmatique. L’ouvrage est destiné à des élèves de terminale et à des étudiants à l’université ou de classes préparatoires. Les professeurs y trouveront eux aussi un intérêt certain car le parti pris de Joël Loehr est celui de la rigueur au service d’une compréhension de notions pas toujours faciles à définir et enjeux de bien des débats de spécialistes.
Joël Loehr propose à ses lecteurs un vaste parcours dans la littérature française, des fabliaux à Claude Simon en passant par Molière, Huysmans, Malraux entre bien d’autres. Ce parcours est pour lui l’occasion de problématiser les grandes notions littéraires comme celle du statut de l’auteur ou la notion de genre. Les trois derniers chapitres proposent une présentation didactique des notions. Joël Loehr y interroge la construction du personnage, l’effet de son nom, son statut dans la fiction, son opacité ou au contraire sa lisibilité et son évolution au regard des découvertes de la psychanalyse jusqu’à sa désindividualisation, chez Queneau par exemple ou dans le Nouveau Roman. Joël Loehr traite également la question si problématique de la fiction, des références qu’elle inclut et du souci de vraisemblance, au regard de laquelle il interroge l’histoire racontée et les personnages. Que sont, en ce sens, ces derniers : des créations ? Des copies de la réalité ? Un assemblage par l’auteur d’éléments disparates ? Une intention que ce soit chez Flaubert ou chez Molière ? Sont-ils plus crédibles que le “je” qui s’exprime dans les textes autobiographiques ?
Mais si le statut du personnage se dissout, s’il n’est plus qu’une pièce dans un jeu de construction, qu’en est-il du roman lui-même voire de la pièce de théâtre ? Le texte littéraire, s’il n’est qu’une construction (aussi sophistiquée soit-elle), peut-il encore dire quelque chose de “vrai” qui touche le lecteur ? L’écrivain a-t-il encore quelque chance d’y faire entendre sa voix ? Peut-il toujours prétendre avoir accès à la conscience de son lecteur, et si oui, par quels procédés ? Joël Loehr montre, au fil des chapitres, que selon les choix des romanciers, le roman s’est, depuis le XIXe siècle, radicalement diversifié, obligeant la critique à repenser dans son ensemble la question des genres littéraires. Certes, nous n’en sommes plus à la théorie des genres mise en place par Aristote et plus tard remodelée à la période romantique (que Joël Loehr rappelle) mais à une classification qui prend en compte, à la suite des analyses de Jauss, la réception de l’œuvre par le lecteur, sujette à variations au fil des époques. On ne lit plus Nicomède aujourd’hui comme au temps de Racine. Plus encore, Joël Loehr montre avec précision qu’actuellement, les frontières entre les genres se brouillent. Joël Loehr aurait pu mentionner, dans cette perspective, la revendication de Pascal Quignard dans Dernier Royaume d’un “non-genre”, en fait, d’un genre omnigérique.
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Etudiant 06