On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Etienne Balibar n'a plus besoin d'être présenté, du moins le croyait-on avant de lire le dernier ouvrage publié dans la collection "pratiques théoriques", tant celui-ci permet d'achever le portrait du philosophe et de percevoir la dimension réelle de son oeuvre.
La pensée de Balibar excède dorénavant celle de l'excellent commentateur de la tradition politique pour devenir bien plus : une archéologie du sujet qui éclaire la naissance moderne du citoyen.
Le philosophe politique Balibar demeure bien entendu un spécialiste incontesté de Marx et de Spinoza, un lecteur particulièrement fin du Capital, ayant participé au célèbre ouvrage dirigé par Louis Althusser, comme un interprète inspiré du traité politique.
Il révèle simplement à l'occasion de cette parution, à un public plus vaste un pan moins connu de son travail.
Le terme habituellement usité d' «ouvrage» est d'ailleurs particulièrement impropre à restituer, en l'espèce, le cheminement qui nous est livré au fil de pages construites par l'adjonction d'une série d'interventions et d'articles, espacés dans le temps.
Ces chapitres mis bout à bout révèlent le parcours d'un esprit en recherche, aux prises avec une démarche que l'on pressent liée à une problématique presque intime, celle du rapport entre le "Je" et le "Nous".
Ce qui fait tout le prix de cette entreprise, c'est justement sa cohérence sur la longue durée autant que son extrême rigueur qui n'a d'égale que l'audace de bien des interprétations novatrices.
On a souvent l'impression que Balibar rapproche à la manière de silex, deux notions éloignées pour en faire jaillir une étincelle et éclairer ainsi de amnière neuve un problème que l'on croyait épuisé.
Ceux qui n'ont pas suivi de près la carrière du philosophe, mais en connaissent les traits les plus saillants, découvriront donc ici une identité autre-les mots ont leur importance- qui demeure néanmoins intimement reliée à ses travaux précédents.
Comme le montre Balibar lorsqu'il évoque un texte de Locke traduit par ses soins, la différence est fondatrice d'identité. A travers cette réflexion sur le sujet-citoyen, c'est sa propre philosophie dont Balibar entreprend le déplacement.
Sujet contre Sujet, la question sophistique
Le point de départ théorique de la démarche initiée par Balibar commence par une question posée par Jean-Luc Nancy, question -amicalement-qualifiée de sophistique par l'auteur: Qu'est ce qui vient après le sujet ?
Sophistique, en ce sens qu'elle appelle un raisonnement fondé sur l'exploration du mot de « sujet » et de sa polysémie.
Balibar décide ainsi de répondre sophistiquement en jouant sur les mots et de politiser la question. Il traite ainsi du « sujet » conçu non comme « Je » mais comme objet d'une théorie de la souveraineté politique liée à une conception de la transformation du Sujet, au sens de l'Ancien régime, à celui de Citoyen, au sens de la Révolution française.
En un temps où la notion de sujet est attaqué de toute part, pris en tenaille par la déconstruction post-heideggerienne et par le structuralisme, sans parler de la psychanalyse, l'interrogation vise à savoir si un concept quelconque peut remplacer le concept de sujet issu , selon la tradition philosophique classique dont Balibar s'écarte, du cogito cartésien et pour reprendre une terminologie husserlienne,de l'ego monadique qui en découlerait.
Mais, cette question vise également à savoir si un tel concept peut également remplir une fonction centrale en tant que socle d'une nouvelle anthropologie politique.
Une telle architecture conceptuelle permettrait de conserver l' « Homme » comme concept à même de rendre compte de la dimension politique et sociale de l'individu autant que de sa faculté cognitive et ce, au-delà de l' inextricable lien issu du kantisme avec le sujet transcendantal, lien qu'il s'agit de dépasser au sein d' une anthropologie philosophique refondée, seule capable de penser la dualité entre sujet et citoyen.
Il faut donc aborder le problème de biais.
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