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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Jean Starobinski, né pour voir
[jeudi 17 novembre 2011 - 11:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Jean Starobinski
collectif
Éditeur : Armand Colin
128 pages / 17,10 € sur
Résumé : L’œuvre critique de Jean Starobinski est analysée sous des angles variés et apparaît comme une véritable création littéraire.
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Bernard Vouilloux, s’appuyant sur les ouvrages que Jean Starobinski a consacrés à la peinture et notamment sur Diderot et sur Garache, va plus loin encore. Il rend hommage à Jean Starobinski en citant, en particulier, un propos de Largesses dans lequel le critique considère l’œuvre d’art comme un don de l’artiste. C’est un don comparable que fait, selon Bernard Vouilloux, un critique tel que Jean Starobinski. Pour le montrer, Bernard Vouilloux part de la notion de geste qu’il a lui-même analysée dans son ouvrage Le Geste ressassant. Même si le geste en peinture, telle que Diderot l’a pensée, est représentation de l’instant, il est l’instant particulier où tout est encore possible. Il est un “sursaut” et la préfiguration de ce qui va advenir, comme le suggère le geste si coutumier d’ouvrir les volets le matin avec “l’impression d’embrasser le monde, d’en accueillir l’offrande”. Le geste, trace de nos émotions, est une forme d’élation vers autrui. Il fait de l’œuvre d’art le don de soi de l’artiste. Un modèle pour la critique.

Le don présuppose une dimension peu explorée de la critique que met en lumière Jean-Claude Mathieu dans son article “Le toucher des mots et la vie des gestes”. Il insiste sur la dimension sensorielle de la critique de Jean Starobinski. Quand les mots sont à même de rendre sensible la “frange vivante du sentir”, alors la critique est un “toucher juste”. Pour le prouver, Jean-Claude Mathieu s’appuie notamment sur les premiers écrits de Jean Starobinski. Il rappelle l’intérêt porté par Jean Starobinski à La Lettre sur les aveugles de Diderot et l’importance que le philosophe a accordée à l’idée que l’expérience sensible est une modalité de contact avec le monde. Jean-Claude Mathieu approfondit cette question du toucher telle qu’elle a été pensée par Jean Starobinski, et telle que ce dernier l’a pointée chez Diderot, Chénier, Flaubert, Proust, Michaux et Char ou dans la peinture de Garache, non pour glorifier l’expérience sensible mais parce que la sensation dit quelque chose de vrai du sujet. Elle est, en effet, la zone frontière entre le dehors et le dedans, le “moi-peau” (titre au demeurant d’un ouvrage du psychanalyste Anzieu) que Freud a mise en lumière. Elle dit la nécessité, pour l’écrivain, puis pour son critique, de toucher par les mots le lecteur.

C’est au prix de cette écoute attentive et sensible que le critique est un dépisteur. C’est ce que montre Claude Mouchard, dans son article “Entre deux mots. Notes en marge d’Action et Réaction”. Claude Mouchard met en évidence le souci de Jean Starobinski de ne pas figer sa recherche mais de l’ouvrir le plus largement possible. Pour cela, il analyse le couple antithétique d’action et de réaction à partir des domaines explorés par Jean Starobinski de la physique, de la médecine, de l’histoire des sciences (et au-delà de la philosophie et de la technique, par exemple, qui servent de réservoir métaphorique parfois à sa pensée). L’action, c’est étymologiquement, comme le précise Jean Starobinski “pousser en avant, faire avancer un troupeau”. L’activité pastorale est devenue, pour le critique, une activité discursive.

En bref, ce numéro de la revue Littérature propose une réflexion très précise sur la critique. Chacun des auteurs, Jean Starobinski comme les auteurs qui le critiquent, pense la critique, à partir du cœur de sa recherche et, à sa façon, promeut un discours critique qui sort des sentiers battus, en se plaçant, résolument, sous le signe de l’insolite et de l’inattendu. La critique prend, ici, ses lettres de noblesse. L’empathie des sept contributeurs pour l’œuvre de Jean Starobinski favorise leur hauteur de vue. Comme le précise Stéphanie Cudré-Mauroux en charge, à la Bibliothèque nationale de Berne, du fonds Pierre Jean Jouve, et en particulier de toute la correspondance, pendant une trentaine d’années, entre l’écrivain et son critique favori Jean Starobinski, la critique, quand elle est pratiquée ainsi, se place en “ce lieu supérieur d’où [elle] peut dominer l’ensemble d’une œuvre”. C’est en ce lieu que l’œuvre critique de Jean Starobinski s’ouvre à l’universalité. Le critique est alors lui-même, comme le précise Jean Lacoste, Lyncée, le pilote des Argonautes, figure du Second Faust de Goethe, analysée par Jean Starobinski dans La Relation critique. Il est “celui qui a un œil de lynx”. Il est né pour voir.
 

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