On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Depuis une soixantaine d’années, Jean Starobinski écrit des critiques littéraires. Certaines, ”Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle”, ou encore ”Montaigne en mouvement” ont fait, depuis longtemps, sa renommée. Dans un inédit, ”Diderot. Un diable de ramage”, qui ouvre le numéro 161 que la revue Littérature lui consacre, le critique pose une question pour le moins surprenante : quel est, au XVIIIe siècle, le point commun entre une volière, un couvent de femmes et une société mondaine et cultivée ? Il faudrait ajouter à la triade, la critique littéraire. Réponse inattendue : tous ont en partage un “ramage” souvent brillant, au pire un jargon d’initiés. L’enjeu du recueil se dessine là. Il propose, au-delà des analyses très précises de certains aspects de l’œuvre de Jean Starobinski, une réflexion approfondie sur le statut de la critique littéraire, dans une mise en abyme constante entre le discours critique de Jean Starobinski et ceux produits par les sept auteurs le commentant.
Quel statut accorder à la critique ? Est-elle la forme dégradée de toute création artistique ? Ou une “création” au sens où un roman, un poème, le sont ? De quel usage de la langue son discours relève-t-il ? Jean Starobinski répond à ces questions en pensant la dimension éthique de la critique. Il reprend à son compte la définition que Diderot a donné du jargon, dans un article de l’Encyclopédie. C’est une forme de “ramage”, un discours appris, codifié, non sans agréments parfois, dans une “langue factice”, que seuls quelques initiés peuvent comprendre. C’est un ensemble de “pratiques langagières” servant de “signes de reconnaissance à des groupes restreints” ; pratiques qui mettent en lumière une société dans laquelle “on s’entre-siffle”.
Ce type de discours se dévoie parfois dans l’incapacité à recevoir ce qui étranger à sa propre pratique. Il est, alors, absence de liberté. Mais, bien qu’il soit très codifié, il peut avoir un pouvoir fécondant. À condition que le critique soit à l’écoute de l’œuvre et y distingue le convenu et l’original. Le point de vue de Jean Starobinski est tout à fait intéressant, même s’il n’est pas nouveau (la pensée de Blanchot dans L’Espace littéraire et ou celle de Barthes dans Critique et Vérité, présupposent une écoute approfondie de l’œuvre). Il met au jour la tension nécessaire, pour le critique, au cœur même de son écriture, entre son écoute indispensable de l’œuvre et sa propre expérience de lecture. Tension redoublée par la nécessité contradictoire d’être en empathie avec son objet, de l’accueillir tout en le tenant à distance. Avec, in fine, l’élaboration de sa propre pensée. Ce sont ces deux aspects que relèvent Patrick Brasart et Jean Lacoste.
Patrick Brasart, dans son article “Solve et Coagula : Starobinski et la Révolution française”, renouvelant le geste de Jean Starobinski par son attention au plus ténu, revient sur l’analyse par ce dernier, de dix vers de Chénier, dans Les Emblèmes de la raison. Le corpus, à première vue très restreint, ouvre, ainsi que le démontre Patrick Brasart, sur l’analyse par Jean Starobinski, de la confiscation du discours littéraire par le pouvoir politique, pendant la Révolution française. La langue, de Mirabeau à Robespierre, est devenue, dit-il, en s’appuyant sur la notion de volonté générale qu’il analyse chez Rousseau, en particulier dans le Contrat social, une langue de bois asservie à la cause prétendument juste de la violence durant la Terreur. De là, quelques années plus tard, dans Le Remède dans le mal, l’idée développée par Jean Starobinski relisant l’œuvre de Rousseau, du “concernement”, une forme d’obsession de la vérité.
Jean Lacoste, par ailleurs, dans son article “Né pour voir”, promeut, à la suite de Jean Starobinski lisant Poésie et Vérité de Goethe dans Largesses, la capacité du critique à donner sens à l’œuvre à partir de ce qui le constitue, au plus intime. Pour le montrer, Jean Lacoste rappelle la formation de psychiatre de Jean Starobinski, ses études sur la mélancolie, au carrefour entre les humanités et la science et ses qualités de “rigueur” et d’“efficacité acquises lors de ses études” et à l’œuvre dans sa critique. Il souligne également l’intérêt de Jean Starobinski pour la mutation des sciences. Puis, Jean Lacoste reprend l’analyse par Jean Starobinski dans Les Enchanteresses, de quelques mots, qui ont perdu de leur puissance depuis le XVIIe siècle, tels que “ravir”, “séduire”, “charmer”, “enchanter” et son contraire le désenchantement. Si Goethe a pu ressentir une forme de désenchantement du monde face au progrès (celui de la science en particulier). Jean Starobinski, lui, au contraire, pense la mélancolie comme l’expression de la liberté du sujet face aux contraintes sociales. Il rappelle qu’elle a été chez Montaigne une modalité de la réconciliation avec soi et pour Rousseau une exigence de vérité. Et, comme il l’affirme dans Le Remède dans le mal, à condition de ne pas se laisser entraîner par elle, la mélancolie n’obère pas le pouvoir toujours efficient de la littérature de ré-enchanter le monde. C’est ce que Jean Lacoste appelle le “pouvoir d’écart” de la littérature, à l’œuvre aussi dans le discours critique.
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