On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Même s’il s’agit à proprement parler d’une exploration thématique, centrée sur la notion d’aliénation, ce petit livre de Claire Pagèés pourrait bien servir de monographie illustrant l’évolution des idées philosophiques de Lyotard (de la phénoménologie à l’idée de postmodernité). L’ouvrage parcourt en effet les différentes étapes de la pensée de Lyotard, de son travail sur la guerre en Algérie, encore imprégné par les catégories marxistes, ses années de militantisme dans le groupe anti-stalinien Socialisme ou Barbarie, la radicalisation de son projet philosophique dans les années 70 avec la publication de son livre Economie libidinale, et pour finir la réflexion sur la condition postmoderne et la fin des grands récits. Il serait ainsi possible de résumer le mouvement de ce riche parcours théorique comme un éloignement progressif de Lyotard par rapport au marxisme, assorti d’une critique de celui-ci se faisant de plus en plus radicale. Le choix par Claire Pagès de la notion d’aliénation, fleuron de la philosophie du jeune Marx, et objets d’empoignade pour les débats animés qu’aura connu le marxisme français dans les années 60, fonctionne comme un excellent révélateur du parcours théorique du rusé Lyotard. C’est donc avec grand intérêt que le lecteur pourra, avec ce guide complet, tracer une autre histoire de la French Theory, puisqu’à n’en pas douter Lyotard est certainement le moins lu, histoire qui on le sait se terminera sur des notes curieuses (que ce soit l’hommage insistant de Lyotard à Malraux, ou encore sa signature d'une tribune de Libération en 1990 favorable à la Guerre du Golfe). Une œuvre complexe, et un personnage lui-même insaisissable, constituent à n’en pas douter un cocktail alléchant, et la clarté de la langue de Claire Pagès, qui évite les pièges du jargon incantatoire, est pour beaucoup dans la fluidité qu’offre cette lecture.
Premiers pas dans la notion d’aliénation
Dans un premier temps donc, Lyotard affiche une sympathie pour la notion d’aliénation, en défendant la valeur du concept dans ses premiers écrits. Ainsi, l’aliénation marque-t-elle un manque dans le rapport à soi, qui suppose en conséquence que quelque chose a été dérobé à l’homme, ainsi l’aliénation désigne-t-elle le fait que ce manque est rendu invisible aux yeux de la personne qui le subit. L’aliénation sert ainsi essentiellement de fonction critique dans son premier usage (Marx l’utilise essentiellement dans le cadre de sa critique du mode de production capitaliste, cherchant à mettre en relief l’idée de travail exploité ), puisqu’elle permet à Lyotard de prendre position par rapport à la Guerre d’Algérie au moyen des outils critiques fournis par le marxisme (révolution, notion de classe, aliénation par le travail). Mais l’usage du concept d’aliénation est dans le contexte algérien, nous rappelle Claire Pagès, lié à la privation d’une appartenance nationale plus que de celle de la disposition de son propre travail , du coup, le philosophe y perd son marxisme en quelque sorte, puisque les conditions objectives y sont différentes, l’idéologie nationale y prime sur le rapport de classe .
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