On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Effondrement du mur de Berlin, démantèlement du bloc de l’Ést et " période spéciale en temps de paix ", Cuba vivait l’une des périodes les plus sombres de son histoire. A peine sortie d’une crise qui avait fait trembler le régime, l’île se voyait à nouveau fragilisée, en 2006, par la maladie de Fidel Castro. L’arrivée au pouvoir de son frère Raúl donnait lieu, alors, à maintes conjectures sur l’issue du régime.
Nombreux étaient ceux qui pronostiquaient déjà la fin d’un État, affaibli par une crise économique dont il peinait à se relever ; d’autres, en revanche, voyaient dans l’arrivée de Raúl le renforcement d’une politique autocratique des frères Castro.
Or, Cuba, tout comme le reste du monde, allait être entraînée par la mondialisation et subir, à son corps défendant, les secousses d’une société en pleine mutation, qui l’obligeraient à repenser, pour le sauvegarder, le "vieil état”, tout en s’efforçant de l’adapter aux exigences, inédites, d’acteurs nouveaux ou volontairement ignorés ou écartés par le passé.
L’Homme nouveau, idéal, façonné par la Révolution depuis ses débuts, prisonnier d’une idéologie marquée par une obéissance inconditionnelle à des dogmes surannés, au centre d’une Histoire circulaire, allait désormais devoir “s’ouvrir au monde”. Étape obligée à partir de laquelle le régime cubain devrait faire preuve d’adaptabilité, de pragmatisme, puiser dans ses ressources, élaborer d’autres stratégies afin de combler le décalage grandissant entre les élites et le reste de la société; être en mesure d’assurer et de perpétuer, sans tensions ni conflits, un contrôle tout aussi rigoureux sur une société, attachée, dans son ensemble, aux idéaux révolutionnaires mais au sein de laquelle de nouvelles aspirations et tendances se faisaient de plus en plus clairement sentir, à travers, notamment, le recours aux nouvelles technologies, aux blogs.
La rupture avec l’Union soviétique mit brusquement à jour les disfonctionnements du régime cubain, les contradictions récurrentes et croissantes entre un État autoritaire, répressif, de plus en plus archaïque et immobile, et une société dont le quotidien, depuis l’avènement de la Révolution, se résumait à un perpétuel dépassement de soi pour trouver la force et les ressources nécessaires (inventer) à l’amélioration du quotidien (résoudre).
Lutter, lutter, lutter... lutter devint la clé du régime au quotidien. Lutter “[...] pour le bien commun dans une parfaite symbiose avec les valeurs politiques mises en exergue par le régime”, lutter pour être “intégré” et vu comme un révolutionnaire “irréprochable”, lutter pour “l’égalité, la justice sociale et la solidarité tiers-mondiste”, Lutter, inventer, résoudre.
L’ouvrage collectif Cuba: un régime au quotidien dirigé par Vincent Bloch et Philippe Létrilliart apporte au lecteur un éclairage essentiel sur une nation “en lutte”, promise par son dirigeant à un “destin d’exception”. A travers la mémoire d’un passé récent, il analyse sans complaisance, mais avec honnêteté et rigueur, la façon dont la nation cubaine s’est construite à partir de différents “ressorts de domination”, jonglant avec les “normes de conformité publique”, à partir d’une stratégie de pouvoir savamment élaborée, fondée, entre autres, sur la “doctrine de la ‘guerre de tout le peuple’”, la “perversion de la loi” et “[...] de la citoyenneté” afin d’occulter tout ce que le régime renferme de répressif et de coercitif.
Aucun commentaire