On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Julien Gracq écrit dans Autour des sept collines : "C’est derrière les murs qui enclosent la rue Sainte-Sabine, et qui doivent cacher des jardins de couvents, autour de Saint-Alexis, que j’aurais cherché les mystères de Rome, qui par nature n’en a pas tant puisque tous ses viscères nobles mis à l’air, elle est la seule ville du monde qui ressemble à une autopsie ".
C’est bien à une sorte d’autopsie que nous convie Géraldine Djament-Tran dans un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat, et dont l’un des nombreux mérites est la concision - un peu moins de 200 pages. Le titre, Rome éternelle : les métamorphoses de la capitale, précise l’autopsie dont il est question : comprendre comment la ville "éternelle", et donc par principe non soumise aux changements, a connu des phases d’intenses "métamorphoses", et comment ce sont précisément ces métamorphoses successives qui ont conduit à construire cette image.
Géraldine Djament-Tran souligne en introduction que Rome "fait partie des lieux (…) qui ont développé avec le plus de succès un discours de permanence (p. 10)". Cette construction discursive et idéologique permet à la ville présente de justifier et légitimer sa position, du fait de ses racines chrétiennes et impériales. La seconde spécificité romaine soulignée dès les premières pages est connue de tous ceux qui ont eu la chance de visiter la capitale italienne : l’affleurement en plusieurs endroits de multiples strates historiques, de sorte qu’en un même lieu, des époques cristallisées dans la pierre se côtoient, et créent ainsi d’étranges hybridations architecturales. L’auteure convoque un passage célèbre de Freud dans Malaise dans la civilisation, où il "compare la "conservation des impressions psychiques" à la conservation des formes urbaines (…) Il imagine par exemple que l’observateur peut voir, selon le point de vue qu’il adopte "non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Adrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa" (p. 10).
L’ambition générale de l’ouvrage est de "comprendre comment la ville a construit son "éternité" en surmontant les perturbations (p. 12) ". Pour ce faire, Géraldine Djament-Tran fait appel à la méthode géohistorique qui se fonde sur "la lecture géographique de sources historiques" et "compare les deux transitions territoriales les plus récentes qu’a connues Rome : la transition multiforme des débuts de l’époque moderne et le Risorgimento (p. 13)". Le lecteur aura a l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle histoire de Rome, il en existe suffisamment, mais d’une "investigation de la durabilité urbaine à partir de l’analyse de ses principales crises et renaissances (p. 13)".
Il est nécessaire d’insister ici sur deux fondements théoriques forts, à savoir l’usage de la géohistoire et l’analyse des systèmes. La géohistoire est définie par Christian Grataloup, son représentant le plus éminent, comme l’ "étude géographique des processus historiques" qui "consiste à mobiliser les outils du géographe pour composer une explication des évènements et des périodicités partant de l’hypothèse que la localisation des phénomènes de société est une dimension fondamentale de leur logique même ". L’approche systémique permet d’aborder des éléments reliés et interdépendants, constituant une totalité organisée. Aborder Rome par cette lentille permet de montrer comment le destin de la ville est étroitement lié à des facteurs qui lui sont extérieurs, rappelant ainsi que pour comprendre un lieu il est nécessaire d’en sortir. Si l’usage de la systémique est riche, le lecteur est décontenancé face à un vocabulaire propre à cette approche, et qui n’est pas assez explicité : "système spatial", "bifurcation", "perturbation", autant de termes qui mériteraient d’être éclaircis. Nous devinons que pour sa publication, la thèse de Géraldine Djament-Tran a été expurgée des éléments théoriques et épistémologiques. Ceci se comprend parfaitement dans la perspective éditoriale, mais un lexique en fin d’ouvrage aurait été le bienvenu.
Auteur : Géraldine Djament-Tran
Éditeur : Belin
Collection : Mappemonde
Date de publication : 12/04/11
N° ISBN : 2701159377
Aucun commentaire