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Critiques artistiques

3e festival Les Passeurs de Lumière : du Sahara aux cercles polaires
[samedi 22 octobre 2011]



Lors d’une conférence de presse accordée par Patrice Leconte samedi 15 octobre 2011, ce dernier soulignait la part essentielle du partage en art. A ses yeux, "l’art n’est pas fait pour être secret, solitaire, dissimulé dans l’ombre d’une cave" mais se fonde tout au contraire sur le partage… Cette notion était au cœur du festival Les Passeurs de Lumière. Réunis cette année autour de la thématique de la "Nature dans tous ses états", les invités, qu’ils soient réalisateurs, acteurs ou musiciens, se sont montrés disponibles, ouverts aux questions et au dialogue lors des débats mais également à l’occasion d’échanges plus informels. Projections, conférences, expositions se sont succédées à un rythme trépidant, emportant le public dans un voyage passionnant sous toutes les latitudes, sinuant des lointaines caravanes de l’Azalaï jusqu’aux rives polaires de l’Antarctique en passant par les collines dissidentes du Larzac. Au fil de cette excursion, trois temps forts ont retenu notre attention. Trois films, trois univers singuliers.

Ainsi, à travers son film Azalaï projeté samedi 15 octobre 2011, Joël Calmette nous a invités au cœur du Sahara, de Tombouctou jusqu’aux salines de Taoudénit pour un voyage de légende généralement dissimulé aux gens de la ville. En marge des tensions et des conflits récurrents, le réalisateur a pris le parti d’un film atemporel renouant avec une tradition millénaire. Soucieux de ne pas "faire un film daté", selon ses propos, Calmette a donc choisi d’éluder les guerres régulières, livrant un regard apaisé sur les caravanes tout en parvenant à mettre en lumière la fatigue, les peurs et les lassitudes des caravaniers. Ce projet a été rendu possible grâce au dialogue qui s’est noué peu à peu au fil des semaines passées à Tombouctou. Il résulte également de la rencontre de deux désirs : celui de Joël Calmette, bien sûr, mais aussi celui d’un caravanier, désireux d’être immortalisé grâce à la pellicule. Suivant simultanément la double expérience des caravaniers et des captifs (l’Afrique de l’Ouest reste marquée par la prégnance d’un système de castes et d’esclavage), l’équipe de tournage a réussi à conserver sa liberté de parole. En évitant tout jugement moral, Joël Calmette a pu saisir caravaniers et captifs sans masques ni faux-semblants.

Peu après, Dogora de Patrice Leconte a visiblement subjugué les spectateurs présents lors de la projection. Pour ce film, le réalisateur aux multiples facettes affirme un parti pris singulier : pas de paroles mais l’éloquence de la musique composée par Etienne Perruchon, pas de mise en scène mais la volonté de se "mettre à la merci du réel". Lors de la conférence de presse, Patrice Leconte souligna d’ailleurs le caractère profondément personnel de ce film, un "film émotionnel" marqué par une force esthétique qui se passe de mots. De fait, les qualités plastiques de Dogora sont indéniables. Ancrée dans un vertige sensuel fait de lumière, de mouvement et de musique, l’œuvre de Patrice Leconte semble s’interroger sur ce qui pourrait être – au-delà des paroles – la quintessence de l’art cinématographique. Le parti pris du film a néanmoins un versant plus problématique. Ainsi, la beauté des plans paraît parfois occulter la réalité sociale et politique du Cambodge. De même, la profonde misère des populations tend à se dissiper au fil d’un pays rêvé, idéal. Par ailleurs, le film semble peiner à trouver son rythme singulier par rapport à la proposition d’Etienne Perruchon. Les plans se superposent presque parfaitement aux phrases musicales, engendrant parfois un effet de redondance maladroit. Néanmoins, hormis ces quelques réserves, Dogora a su transporter les spectateurs dans une ballade onirique qui n’a laissé personne indifférent.

Troisième documentaire et troisième univers affichant sa singularité. La projection des Brebis font de la résistance dimanche 16 octobre a entraîné le public au cœur du Larzac, rappelant que le documentaire, tout comme l’écologie d’ailleurs, ne concerne pas uniquement des contrées lointaines. Après deux documentaires   traitant du malaise à la fois psychique et physique engendré par l’environnement professionnel, Catherine Pozzo di Borgo a été la proie d’une profonde fatigue morale. Fatigue engendrée par des films nécessaires mais qui, en dernière instance, ne pouvaient que brosser un sombre constat du monde du travail. Fatigue née de la conscience aiguë qu’aucun changement positif ne viendrait sans doute éclairer cet obscur tableau. Dans cette perspective, son documentaire sur le Larzac constituait pour elle un répit bienvenu : en s’attachant à une population désireuse de "construire un monde sur une autre logique", selon les propos de José Bové, la réalisatrice suit le parcours d’hommes et de femmes luttant pour un idéal, défendant une utopie vitale dans une époque dominée par le désenchantement. Plus de 30 ans après une résistance farouche de 103 familles – soutenues par des nouveaux venus enthousiasmés par leur combat – contre l’Armée et ses tentatives d’expropriation, Catherine Pozzo di Borgo fait le point sur l’existence de ces individus militant pour une liberté inestimable, le droit à un autre mode de vie au cœur d’un système marqué par la normalisation des pratiques agricoles (et des activités humaines, plus généralement). Echappant aux clichés d’une région idéale et fantasmatique, la réalisatrice parvient à saisir la réalité du Larzac, dévoilant ses ambivalences, et notamment sa dimension clanique, attestée par les confidences de plusieurs exploitants. Ces derniers montrent en effet le versant plus sombre de ces collines ancrées dans une tradition militante, soulignant leur caractère fermé. Discrète, orientant subtilement le cours des entretiens, Catherine Pozzo di Borgo laisse ainsi les paysans se livrer peu à peu, retraçant leur passé dissident, évoquant leur vie au jour le jour. Accordant une place essentielle à la parole, la réalisatrice s’attache également à mettre en lumière le travail paysan en filmant à plusieurs reprises des corps en acte, conférant, grâce à ces séquences, un souffle de dynamisme au documentaire.

Riche de ses débats et d’une pluralité de points de vue, la 3e édition des Passeurs de Lumière a proposé cette année encore une programmation de qualité. A ce titre, le festival, organisé par Michel Dupuy et animé par de nombreux bénévoles, mérite de trouver peu à peu son public.

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