On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Limonov d’Emmanuel Carrère n’est pas une biographie. Pas seulement : c’est plus compliqué. Limonov est donc l’histoire d’un homme réel et vivant, d’une célébrité du monde médiatico-politico-littéraire russe, mais c’est avant tout l’histoire d’un héros problématique, écrivain sulfureux et fondateur du parti national-bolchevique. Jeune auteur surdoué, voyou destroy et dandy parisien, il incarne dans la première partie du livre l’irrésistible ascension d’une volonté de puissance. Puis les choses se corsent. Après la chute du Mur, Limonov devient guérillero en Serbie, puis activiste politique et fondateur du parti national-bolchevique. Il y a sans doute là une prise de position poétique décisive chez l’auteur de L’Adversaire, qui puise dans la matière factuelle contemporaine les ressources cachées d’une littérarité qui dépasse la fiction elle-même.
Un roman russe
L’histoire d’Édouard Limonov présente effectivement tous les attributs traditionnels du romanesque. L’exotisme est très présent pour un public français féru de grande littérature russe classique (Roman russe fut le titre quelque peu ironique d’un ouvrage antérieur) mais souvent ignorant des subtilités de la Russie contemporaine. Cette représentation d’un pays si proche et pourtant si méconnu se trouve parfois émaillée de transcriptions phonétiques évoquant quelques coutumes et objets locaux pour le moins étonnants tels le zapoï – recherche frénétique de l’ivresse sur plusieurs jours – le samizdat et autres labardan. Du reste, Carrère assume le style didactique de son livre, notamment dans la chronique historique des événements qui suivent la Perestroïka. Il assume également un ton parfois journalistique et une langue volontairement triviale. Mais c’est surtout à une logique narrative tout à fait spécifique, faite d’une multiplicité d’événements, de retournements, de voyages, de rencontres imprévues, qu’on reconnaît ici l’esthétique romanesque propre à l’existence bigarrée d’Édouard Limonov.
L’individu fascine le lecteur autant que son biographe, tout en le révoltant parfois, car Limonov, aujourd’hui âgé de soixante-huit ans, n’est pas un exemple. Il est tour à tour délinquant dans la banlieue de Kharkov, puis poète avant-gardiste à Moscou. Ensuite, il part pour New York, où il sombre dans la marginalité – expérience qu’il racontera dans Le poète russe préfère les grands nègres. Ce roman, publié d’abord à Paris, lui offre une certaine notoriété. Après son engagement pro-serbe dans les années 1990, et l’aventure du parti nasbol, il est détenu prisonnier quelques années sous le premier mandat de Poutine. Le lecteur le retrouve avec surprise leader de la nébuleuse opposition démocratique dans la Russie actuelle. Ultime avatar d’un individu aux multiples vies, Limonov est une énigme, qu’Emmanuel Carrère ne parvient guère à résoudre. Peut-être ne le souhaite-t-il pas.
La grande Histoire
L’Histoire russe est au centre du livre. Or celle-ci renvoie d’abord à la mère de l’écrivain : Hélène Carrère d’Encausse, citée à de nombreuses reprises, notamment en tant qu’auteure de L’Empire éclaté paru en 1978, qui lui vaudra le surnom à l’emploi souvent ironique de “prophétesse du monde soviétique”. Carrère fils empiète sur le terrain privilégié de son auguste mère, mais son approche historique se distingue fortement de la grande histoire maternelle : pour lui, il s’agit d’observer le XXe siècle russe par la petite lucarne, à travers le prisme d’un seul individu. Limonov représente l’époque par son refus même d’y adhérer. Il se place ainsi systématiquement contre les grands métarécits : celui de “l’homme nouveau” tout d’abord, dont la figure antithétique, exaltée par Édouard, est celle du “raté” (neoudatchnik), de l’écrivain bohême, prolongement de cet “homme inutile” caractéristique du XIXe siècle russe.
Son arrivée à New York ne renverse pas, elle prolonge et achève au contraire cette critique acerbe de la foi dans le progrès, dans la réussite, que ce soit celle d’un individu, d’une classe ou d’une nation, non seulement par le discours mais également par la déchéance réelle, insolente, provocatrice de l’immigré lui-même. Pourtant les années 1990 montreront que Limonov n’a finalement fait qu’accompagner un processus de délitement des idéologies. La grande histoire est celle des parents, l’histoire héroïque, le récit épique des combattants soviétiques vainqueurs du fascisme ; les enfants, eux, s’en détachent. Une fois ce récit aboli, dénoncé dans son mensonge et alors qu’il semblait appeler de ses vœux un tel désordre, Limonov est en proie à la nostalgie, il souhaite œuvrer pour une ré-idéologisation du monde, synonyme pour lui de ré-enchantement – d’où peut-être ses errements fascistes et son combat final pour une Russie plus démocratique.
Aucun commentaire