On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Ecrire que les politiques sociales-démocrates ont encouragé le développement du capitalisme favorable aux marchés financiers serait valider les théories les plus radicales de la gauche, voire de l’extrême gauche. Telle est pourtant la thèse de l’ouvrage – hélas non traduit – de Roger M. Barker.
Au-delà de cet aspect polémique, son grand mérite est d’affirmer que les dispositifs de gouvernance interne aux entreprises ont des prolongements politiques non négligeables. En effet, selon Roger M. Barker, ils seraient à l’origine de la forme que prend le capitalisme dans une société donnée.
Les dispositifs de gouvernance au fondement de la nature des capitalismes
En premier lieu, il faut rappeler que le capitalisme n’existe pas, mais qu'il coexiste au contraire diverses formes de capitalisme au sein de l’économie de marché. Ces formes de capitalisme se distinguent de plusieurs façons.
Le choix du dispositif de gouvernance des entreprises est notamment un de ces critères de distinction, comme l'indique Roger M. Barker dans son introduction intitulée "Pourquoi le gouvernement d’entreprise compte". A l’aide d’une bibliographie qui pourra sembler conventionnelle aux lecteurs avertis, l'auteur retrace les grandes lignes des théories de la gouvernance de l’entreprise. Nous n’allons pas ici en faire le résumé, mais seulement rappeler que le monde économique contemporain n’est pas uniquement un grand marché, mais qu'il se compose également d’une myriade d’organisations appelées "entreprises", dotées d'un système d'organisation propre.
Les différents modèles de gouvernance des entreprises se sont construits à la fois économiquement et historiquement. Il faut ainsi rappeler qu’initialement le capitalisme états-unien et européen se différenciaient notamment par le pouvoir des personnes présentes au sein des conseils de direction de l’entreprise. Pour les Anglo-Saxons, la gouvernance de l’entreprise devait être principalement assurée par les actionnaires ; en Europe elle était le résultat d’un certain consensus entre des personnes d’influence issues des mondes économique et politique . Le modèle social-démocrate est né ainsi , au cœur des nations de l’Europe du nord, cultivant ce consensus si singulier entre différentes élites sociales – à la fois patronales et syndicales- consensus fondé sur un nationalisme partagé.
Cette différence initiale de constitution des conseils de direction d'entreprise a donné naissance à deux modèles de gouvernance d’entreprise différents. Dans le monde anglo-saxon, la shareholder theory prime. Celle-ci se définit comme un modèle de gouvernance d'entreprise ayant conceptualisé la méfiance à l'égard des managers, et donnant à ce titre, un contre-pouvoir aux propriétaires et aux actionnaires. Pour sa part, le monde social-démocrate, et plus généralement européen, a développé des systèmes - certes hétérogènes du nord au sud de l'Europe - où des mécanismes de décision bridée ont toujours été maintenus afin de "bloquer" une partie de la valeur ajoutée de l’entreprise. Cette dernière était ensuite "détournée", c'est-à-dire investie dans des biens communs et collectifs, qu’ils soient étatiques ou paritaires, afin d'améliorer les conditions de travail et la vie sociale. On parle de blockholder theory.
La généralisation de la shareholder theory dans le processus de mondialisation
Si la blockholder theory a démontré son efficacité et sa puissance, elle se serait, et c’est la thèse de Roger M. Barker, largement vidée de sa substance et de sa tradition, dans le processus de mondialisation plus précisément au cours des années 1990 et 2000. Inversement, le modèle du shareholder se serait généralisé. Cette conception serait ainsi devenue le standard mondial des gouvernements d’entreprise, notamment sous l’influence des travaux de l’OCDE, d’instances comptables internationales et même d’une certaine Europe. Cette évolution vers la shareholder theory était, selon ces instances, garante de la "bonne gouvernance" des entreprises.
Cette transformation aurait été menée très largement par des gouvernements sociaux-démocrates, alors que les régimes conservateurs auraient été plus enclins à maintenir le système traditionnel. Si la thèse est surprenante, elle vaut la peine d’être interrogée à travers le prisme de l'histoire et de l'historiographique économique de ces dernières années, raison pour laquelle l’auteur revient sur les changements économiques dus à la mondialisation.
La mondialisation aurait à la fois déconnecté les entreprises de leurs marchés nationaux, et les cadres dirigeants d’un quelconque intérêt national. Or, la financiarisation non seulement des produits financiers, mais également des titres de propriété des grandes entreprises, soumet désormais les entreprises au "public" au sens anglo-saxon – c'est-à-dire les "marchés". Roger M. Barker décrit avec un certain brio cette transformation à partir de statistiques très probantes.
Dès lors, les dirigeants européens – nous l’avons dit, notamment sous l’effet de l’Europe de Bruxelles – ont voulu adapter la gouvernance de l’entreprise aux marchés des capitaux. Ils souhaitaient que les actionnaires majoritaires contrôlent plus directement le management des entreprises. Pour ce faire, ils ont favorisé toutes les mesures visant à aligner le comportement des dirigeants de l’entreprise sur l’intérêt des actionnaires ; de même, de nouvelles formes de rémunérations - de type stock options, retraites chapeaux, bonus – ont été créées. Etat par Etat, année après année, Roger M. Barker détaille toutes les évolutions allant dans ce sens. De manière très convaincante encore une fois.
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Fabien Escalona