On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

“J'ai souhaité évoquer ici ce fameux ‘siècle des espions’, qui s'ouvre sur la révolution bolchevique d'octobre 1917 et s'achève en 1991 avec la chute de l'URSS. Il y a vingt ans déjà...” pose Vladmiri Fedorovki d'emblée. L'auteur, ancien diplomate et porte-parole de Gorbatchev, a été au cœur du pouvoir politique russe pendant des années et, de par ses amitiés, dans la confidence la plus sincère d'anciens espions, tel Graham Greene. Cependant, il est vrai que l'on pourrait légitimement émettre des doutes sur la véracité inhérente aux récits de l'auteur ; récits sans nul doute romancés, puisqu'il s'appuie en grande partie sur des conversations à la volée avec des personnes ayant évoluées dans ce milieu si particulier et vaporeux. Il faut alors se rappeler ce mot célèbre de Ian Fleming, “mes histoires sont plutôt fantastiques, mêmes si elles s'inspirent souvent de la réalité. Elles sont extravagantes et dépassent le domaine du probable, mais pas, selon moi, celui du possible”. Ici, Fedorovski, bien qu'il romance des histoires vraies, présente un cadre général et des faits indiscutables à l'histoire de l'espionnage du XXe siècle. La thèse défendue et les faits décrits demeurent particulièrement intéressants, voire saisissants. Ainsi, cet ouvrage n'est pas seulement un recueil de vies fascinantes à l'ombre du secret, c'est aussi une précieuse fresque du siècle dernier et de ses soubresauts.
L'espionnage, assise de l'Empire
La thèse principale de Fedorovski repose sur l'idée que les agents secrets et la Russie forment un tout indissociable. Il souligne au fil du livre la place prééminente prise par l'espionnage dans l'édification et la continuation d'une Grande Russie, une Russie élargie et consolidée par le glacis formé par ses conquêtes proches. On ne peut, selon lui, distinguer cette vision de la Grande et Sainte Russie de la tradition spécifiquement russe de l'espionnage. “L'Empire des tsars au XVIIe siècle, l'URSS hier et la Russie aujourd'hui sont une seule et même puissance : la Grande Russie. Et (Poutine) veut la refonder en s'appuyant sur ses services secrets.” . Ainsi, les services secrets ont toujours façonné la politique étrangère russe au point d'en devenir le levier principal depuis l'Okhrana du Tsar, jusqu'à Poutine, ancien officier du KGB. Et les services secrets étrangers ont aussi eu leur rôle dans cet effet, car ils furent en permanence ressentis comme une menace de tout premier ordre et firent prendre le parti de la méfiance aux Soviétiques, puis aux Russes.
A cette singulière tradition que l'auteur s'attache à illustrer dans son Roman de l'espionnage, s'ajoutent deux éléments capitaux mis en exergue. D'une part, les Soviétiques ont continué l'œuvre tsariste en s'appuyant sur les services secrets pour réaliser leur dessein de conquêtes, d'autre part, les anciens officiers blancs ont rejoint le camp communiste pour défendre cette Grande et Sainte Russie face aux européens et aux asiatiques. Ces derniers sont d'ailleurs incarnés en la personne de Dimitri Bystroletov, ancien partisan blanc, qui “entreprenait de disculper la terreur rouge sous prétexte que les bolcheviks avaient su sauvegarder l'essentiel : l'Empire. mi-rouge, mi-blanc alors” . Cette thèse et ces idées sont enrichies par les histoires passionnantes des espions du XXe siècle. Leurs exploits divers sont tout aussi fascinants que le revers de leur existence ; Fedorovski insiste aussi bien sur les moments riches et uniques que vit l'espion, que sur l' “expression de désespoir qui hante l'homme de nulle part” .
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