On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Un entretien semi-fictif
Pour ce livre de commande, Noëlle Châtelet a imaginé une rencontre avec Sade, le vieillard obèse de soixante-treize ans, le 2 décembre 1813, soit un an avant sa mort, à l’asile de Charenton où il était emprisonné. La situation de communication est fictive, mais les réponses du marquis aux questions de son interlocutrice sont toutes vraies, car elles sont extraites de ses livres et des ses écrits très nombreux : lettres, journal inédit, testament, et bien sûr ses fameux romans. Roland Barthes avait montré l’alternance dans les récits sadiens entre les “dissertations” et les scènes d’“orgie”. Noëlle Châtelet n’a gardé pour ce montage de textes que les passages réflexifs, les textes argumentatifs, ou de nombreux extraits de lettres qui nous donnent une idée de la vie quotidienne du prisonnier Sade à la Bastille.
Ce n’est donc pas à la pudeur que ce livre peut faire outrage, mais bien plutôt à la morale. Même si “lire Sade, dans son intégralité, tient d’une épreuve, d’un effort”, cela n’est pas “sans bénéfice”, car il participe à sa façon de l’“aventure intellectuelle des Lumières”. Il réfléchit, “grâce à des personnages et des situations emblématiques – en dépit de leur violence –, sur les grandes questions du siècle : le despotisme, la religion, la place de l’homme dans la nature et la matière, la relativité des lois, les méfaits possibles de la civilisation, la nécessité d’une remise en cause des morales individuelles et collectives”.
Par des travaux plus anciens, Noëlle Châtelet a une très bonne connaissance des écrits sadiens. Elle ainsi publié Système de l’agression en 1972, un “choix et présentation des textes philosophiques et politiques de Sade”, et en 1979 l’introduction et les notes de Justine ou les malheurs de la vertu pour la collection “Idées” chez Gallimard. Elle reprend la forme très prisée au XVIIIe siècle du dialogue philosophique pour donner à entendre le “romancier théoricien, l’analyste obsessionnel du plaisir”, en laissant de côté ses “fantômes”, dont elle n’ignore pas pourtant l’importance, comme le prouve cette citation d’une lettre écrite par Sade à sa femme en 1779, depuis le donjon de Vincennes : “Vous avez imaginé faire merveille en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de la chair. Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise.”
Prendre Sade au sérieux
Dans la lignée de ce XXe siècle qui, selon la formule du titre de l’essai récent d’Éric Marty, a “pris Sade au sérieux” , Noëlle Châtelet redonne à entendre cette voix qui ne s’est guère éteinte depuis les années 1950, sans l’étouffer sous les commentaires : “Dire aussi la frustration que constitue l’obligation d’être sa contemporaine, d’avoir à me situer le 2 décembre 1813, moi aussi, et pour cette raison même, de ne pouvoir lui conter, ici et là, ce qui s’est dit et fait ultérieurement autour de sa personne et de son œuvre (commentaires, mises en scène théâtrales, adaptations filmiques). En un mot, comment il a rebuté, autant qu’inspiré, les deux siècles qui l’ont suivi !”
L’entretien suit d’abord le fil de la biographie, après une sorte d’arrêt sur image sur la condition déplorable du détenu qui confère une certaine tonalité pathétique à ce début. À propos de ses parties de débauche, Sade se justifie ainsi : “Je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, pas un criminel ni un meurtrier !” Pour trouver la référence de ce texte, il faut se reporter aux notes à la fin du volume : il s’agit d’une lettre à sa femme de juillet 1783. Dans un siècle où Beccaria a beaucoup réfléchi aux délits et aux peines, Sade définit la prison comme le “poison le plus certain de l’âme”, ce que notre moderne Observatoire des prisons ne viendrait sans doute pas contredire : “Il faudra que j’aille vivre dans un bois en sortant d’ici, par l’impossibilité où l’état dans lequel je suis me mettra de vivre avec des hommes !” (lettre à sa femme, 17 février 1779).
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