On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
* Après le livre a fait l'objet d'une autre critique sur nonfiction.fr.
Les mutations de l’écrit à l’ère numérique questionnent le statut du livre, ses usages et ses significations. Qu’en sera-t-il après le livre ? Cet essai apporte une réponse non dogmatique, ouverte à tous les possibles.
Écrivain, François Bon possède une certaine expérience en la matière : créateur d’une coopérative d’auteurs numériques , il tient également un site régulièrement mis à jour qui a servi de point de départ à cet essai.
Son discours se déploie selon trois directions fondamentales, intimement entrelacées : une vision historique, qui permet de remettre en perspective le livre numérique dans le temps long de l’écriture et de ses évolutions ; une étude technique et pratique, qui s’intéresse aux métamorphoses de ce livre aujourd’hui ; enfin, une réflexion plus ample, sur l’écriture comme fait total de la littérature, dépassant par là-même toute clôture de format.
L’apocalypse n’aura pas lieu
En pointant une série de paradoxes, François Bon s’interroge d’emblée sur le retard dont fait preuve le champ littéraire français face aux évolutions technologiques. Par rapport à leurs collègues artistes ou musiciens, les écrivains sont relativement peu représentés sur Internet. De plus, tandis que la chaîne éditoriale a lieu entièrement en numérique, l’édition traditionnelle n’encourage guère le développement du numérique, perçu parfois comme une menace. Plus généralement encore, on assiste à un “dédoublement permanent de l’ensemble de nos usages” sur le Web. Or pourquoi l’écriture est-elle ainsi coupée du continuum numérique dans lequel nous vivons ?
Dès les premières pages, l’auteur critique donc les approches binaires – qui opposent de façon stérile papier et numérique – en écartant également celles qui se concentrent uniquement sur les aspects économiques de la question . Plus loin, il revient sans tendresse sur les amateurs de l’“odeur du papier” : ce sont certaines composantes chimiques de l’encre qui exhalent ce délectable parfum, rappelle-t-il. Enfin, il brosse un portrait lucide et désenchanté de ces “écrivains imperturbables installés dans le champ traditionnel”.
Une question implicite sous-tend ces réflexions : la sacralité de l’écrit (imprimé) et l’institutionnalisation de la figure de l’écrivain par autant d’instances de légitimation sont-elles compatibles avec la révolution en cours ? Car c’est bien l’ensemble du fait littéraire qui est en jeu. Et cette évolution technique pourrait impliquer un changement de paradigme : “Les mutations de l’écrit, comparées aux mutations esthétiques, politiques, ou sociales, sont en nombre infiniment plus restreint, mais d’une portée beaucoup plus considérable, puisqu’elles affectent la façon dont une société se régit et s’énonce elle-même” .
De l’histoire à l’avenir du livre
La vision historique est justement une autre ligne de force de l’ouvrage. La révolution numérique gagne à être remise en perspective dans un temps long : celui de l’histoire de l’écriture. Si l’invention de l’imprimé est l’exemple phare d’un changement de paradigme, François Bon attire notre attention sur d’autres évolutions tout aussi révélatrices, comme le passage du rouleau au codex, qui instaure la notion de page. Un autre passage s’arrête même sur le sort du papier carbone, quelque peu oublié de nos jours. L’ensemble de ces considérations – magistralement développées dans le sillage des Petits Traités de Pascal Quignard – soulignent que la notion de livre n’est pas immuable. Elle évolue historiquement, selon les conditions matérielles de production, parallèlement à tous les concepts qui s’y relient (auteur, littérature).
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